Culte du dimanche 2 novembre 2025
Textes du jour
Es 45.22-24
2 Th 1.11-2.2
Lc 19.1-10
Genèse 28. 10-19
10Jacob sortit de Béer-Shéva et partit pour Harrân. 11Il fut surpris par le coucher du soleil en un lieu où il passa la nuit. Il prit une des pierres de l’endroit, en fit son chevet et coucha en ce lieu. 12Il eut un songe : voici qu’était dressée sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel ; des anges de Dieu y montaient et y descendaient.
13Voici que le SEIGNEUR se tenait près de lui et dit : « Je suis le SEIGNEUR, Dieu d’Abraham ton père et Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu couches, je la donnerai à toi et à ta descendance. 14Ta descendance sera pareille à la poussière de la terre. Tu te répandras à l’ouest, à l’est, au nord et au sud ; en toi et en ta descendance seront bénies toutes les familles de la terre. 15Vois ! Je suis avec toi et je te garderai partout où tu iras et je te ferai revenir vers cette terre car je ne t’abandonnerai pas jusqu’à ce que j’aie accompli tout ce que je t’ai dit. »
16Jacob se réveilla de son sommeil et s’écria : « Vraiment, c’est le SEIGNEUR qui est ici et je ne le savais pas ! » 17Il eut peur et s’écria : « Que ce lieu est redoutable ! Il n’est autre que la maison de Dieu, c’est la porte du ciel. » 18Jacob se leva de bon matin, il prit la pierre dont il avait fait son chevet, l’érigea en stèle et versa de l’huile au sommet. 19Il appela ce lieu Béthel – c’est-à-dire Maison de Dieu – mais auparavant le nom de la ville était Louz.
PRÉDICATION
Laetitia Rodriguez Berrichon
Chers frères et sœurs,
En ce premier dimanche suivant le 31 octobre, il est de coutume, dans les églises protestantes, non pas de fêter Halloween, mais de se souvenir des origines d’une Réforme qui marqua profondément le Christianisme, notre pays et j’irai même jusqu’à dire, le monde dans son ensemble.
La légende raconte ainsi qu’un jeune moine nommé Martin Luther placarda sur la porte d’une église allemande la liste de 95 thèses, ou sujets de discussion intitulée : Disputatio sur la puissance des Indulgences. C’était un choix stratégique de les placarder ce jour-là car Luther savait bien que de nombreux fidèles se rendraient le lendemain à la messe de Toussaint afin de vénérer les reliques et diminuer ainsi leur temps de purgatoire.
La véritable histoire est un peu différente de cette légende dorée : Martin Luther n’aurait en réalité pas placardé ses thèses et la Réforme n’a peut-être pas vraiment démarrée ce 31 octobre 1517 mais peu importe… Ce qui compte, finalement, et qu’on a souvent mal compris malheureusement, c’est ce que nous apprend cette Réforme sur notre relation aux Écritures.
Vous serez d’accord avec moi, cette question est particulièrement centrale aujourd’hui… Quels rapports pouvons-nous, devons-nous entretenir avec le sacré en général ? Dans quelle mesure les Écritures saintes nous concernent-elles aujourd’hui, tant d’années après leur rédaction dans un contexte bien différent du nôtre ? Comment les interpréter afin d’éviter les contresens dangereux ?
Une bonne partie des réponses à ces questions se trouve, ça tombe bien, dans ce magnifique texte du Premier Testament qu’est le songe de Jacob…
Dans le livre de la Genèse, Jacob est le troisième patriarche après son père Isaac et son grand-père Abraham. C’est un personnage haut en couleurs, loin d’être parfait, qui vivra tout au long de sa vie de nombreuses péripéties. Voilà donc que ce jeune homme commence, encouragé par sa mère Rébecca, par subtiliser le droit d’aînesse de son frère jumeau, ce qui entraînera, on s’en doute, sa fureur. Fuyant le courroux d’Esaü, Jacob, à nouveau encouragé par sa mère, décide alors de prendre lapoudre d’escampette chez son oncle Laban à Harran, situé à plus de 600 kms de là. Et c’est sur la route, sur son chemin, qu’il va justement avoir une véritable vision prophétique, lorsqu’il décide de s’arrêter pour la nuit et de s’allonger aux côtés d’une pierre dont il se fait un oreiller. Dans son rêve, donc, il aperçoit une échelle. Les exégètes juifs disent qu’il s’agit plutôt d’un immense escalier, pareil à celui que l’on trouvait dans les ziggurats en Mésopotamie. Vous savez, les ziggurats, ce sont ces temples, à base carrée et à plusieurs degrés qui ont servi de modèle à la Tour de Babel.
Cet escalier donc, grimpe jusqu’aux cieux. A ses pieds, Jacob, à sa tête l’Éternel et entre les deux, des messagers qui montent et descendent. Le Midrach, le commentaire des rabbins sur les textes sacrés, nous explique que cet escalier comporterait quatre marches qui correspondent en réalité aux quatre stades que la pensée doit franchir pour parvenir jusqu’à Dieu. Je vous laisse imaginer la scène : « Et voici, une échelle était dressée sur la terre » ; ici, l’échelle désigne le lien et les rapports entre les différents êtres de l’Univers, entre l’homme et l’Eternel. Le sol sur lequel repose cet escalier désigne notre monde terrestre, le monde des perceptions et de l’expérience. Son sommet, au ciel, nous enseigne que la connaissance progresse à partir du monde sensible, le monde des sensations, des passions, vers le monde des êtres saints et des sphères supérieures. La présence des anges, ces fameux messagers, fait allusion au monde supra- sensible, où la connaissance pénètre plus avant ; et enfin, le quatrième et dernier échelon de l’évolution spirituelle, représente le but de la connaissance mais aussi de la prière : « Et voici, Dieu se tenait au-dessus ».
Ces quatre échelons successifs franchis par la connaissance, correspondent en tous points au processus par lequel la nature nous instruit. A partir de notre expérience qui se déroule dans le monde des phénomènes sensibles, la raison parvient, par paliers successifs à la loi immanente des causes premières. C’est donc par le biais de l’enchaînement de la pensée qu’on finit par aboutir à la raison suprême qui n’est rien d’autre que « le monde transcendant de l’esprit pur ». C’est ainsi que notre esprit doit s’élever sur l’échelle de la connaissance jusqu’à ce qu’il accède au Créateur de l’Univers ; l’homme en prières doit donc d’abord traverser ces quatre étapes, afin de pouvoir, comme Jacob, rencontrer, au sommet de l’échelle, le Dieu que son intelligence et son cœur recherchent. C’est une métaphore bien sûr… Mais c’est justement ici que nous retrouvons Luther.
Vous le savez certainement, le jeune Martin vivait, dans sa jeunesse, une véritable inquiétude existentielle. Il s’interrogeait beaucoup sur la possibilité de son Salut et sur la manière d’être juste devant Dieu. Il faut dire que l’époque n’avait rien de très rassurant : épidémies de grande peste, procès en sorcellerie, danses macabres, livres apocalyptiques, abus du clergé plongent alors la plupart des hommes dans l’angoisse de la mort et de l’enfer. De là, d’ailleurs, pour conjurer cette angoisse terrible, le développement du culte marial, du culte des saints, des reliques, des pèlerinages, des processions, et la fameuse pratique des indulgences qui permettaient de « gagner » son paradis même au prix d’un séjour au purgatoire. A ce sujet, on dit par exemple, que Frédéric le Sage, futur protecteur de Martin Luther, possédait grâce à sa fortune 17 443 reliques, censées lui épargner 128 000 années de purgatoire !
La réflexion de Martin Luther va alors le pousser à faire d’une véritable exégèse biblique, une analyse profonde des Écritures saintes. Et en re-découvrant l’épître de Paul aux Romains, il va alors saisir la vérité de l’Évangile, une vérité qui impose de ne plus confondre le spirituel et le matériel, le royaume des cieux et les indulgences. Et il va se mettre à prêcher avant tout pour ramener l’Église à une plus grande fidélité à l’Écriture, plutôt que de s’en séparer. Parce qu’au fond, ce qu’il reprochait aux fidèles et au clergé, ce n’était pas tant de mal vivre, de mal se comporter mais de mal croire.
Mal croire, pour Luther, c’est ne pas faire l’effort d’étudier la Parole de Dieu, c’est ne pas essayer de la déchiffrer, d’en comprendre le sens. Mal croire, c’est se fier aux apparences, au monde sensible des passions, c’est céder à l’idolâtrie, rester à la surface, prendre les métaphores bibliques pour argent comptant, bref, c’est rester au bas de l’échelle. En prêchant pour le sacerdoce universel, Luther ne souhaitait pas que chacun devienne Pasteur, non, mais que chacun étudie la Parole afin que nous devenions toutes et tous de véritables acteurs de notre relation à Dieu.
Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi ne pas, tout simplement, nous en remettre à d’autres qui savent peut-être mieux que nous ? Parce qu’en étudiant les textes, en comparant, en lisant, en écoutant à la radio ou à la télévision des avis différents, des analyses différentes, en nous informant sur ce qu’écrivent les spécialistes, même contradictoires, nous forgeons notre propre pensée, une pensée qui ne saurait être figée, immobile justement dans le but qu’elle ne puisse pas nous être imposée par qui que ce soit, pas même par l’Église. Et c’est en forgeant notre pensée, en la déplaçant, en la bousculant, que nous réussirons à placer Dieu à la juste distance, la Sainte distance, ni trop loin de nous, ni trop près : Dieu doit être au-dessus, tout en haut de l’escalier et l’homme sur terre. Nous tous, à l’instar des messagers qui en montant et descendant » faisaient justement circuler la Parole, nous ne devons pas rester immobiles mais nous mouvoir, nous déplacer, ne jamais rester figés. Et c’est sans doute cette exigence à se mouvoir, sur un plan géographique, mais surtout sans doute sur un plan spirituel, comme Jacob a su le faire en se réveillant après son rêve, qui nous rend porteurs de bénédiction.
Car cette distance entre Dieu et les hommes n’empêche pas le lien, au contraire, puisque c’est alors que Jacob est au pied de l’escalier qu’il fait véritablement l’expérience du divin. Lui le fourbe, le voleur, le fugitif, va enfin voir, par le biais d’un songe, les cieux s’inviter dans son expérience terrestre, pourtant mal engagée, le bénir et même en faire le dépositaire d’une alliance entre Dieu et son peuple. « Vraiment, Dieu était en ce lieu et je ne le savais pas ! »
Les vendeurs d’indulgence d’alors, les fanatiques d’aujourd’hui ont ceci en commun qu’ils ne respectent pas cette sainte distance : ils font descendre l’Eternel sur terre en en faisant un vulgaire partenaire commercial à leur service ou même se permettent, du haut de leur ignorance crasse, de s’imaginer à sa place, en haut de l’échelle, se substituant même à Lui en paroles et malheureusement, parfois, en actes…
Pour terminer, en ce jour de Fête de la Réformation, je voudrais donner le mot de la fin à Dietrich Bonhoeffer. Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, Bonhoeffer était un pasteur et un théologien établi en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Dès le début, il fut un ardent partisan de la paix et lutta de toutes ses possibilités contre l’idéologie nazie qui le condamna malheureusement à mourir dans un camp de concentration 1 mois avant l’armistice. Voilà ce qu’il disait et qui, je trouve, résume parfaitement notre propos d’aujourd’hui : « Le salut est gratuit, oui, le salut est gratuit mais l’apprentissage exigera votre existence toute entière ». Prions donc ce matin pour toujours chercher à comprendre, pour toujours discuter de nos éventuelles certitudes, pour aller plus avant dans notre quête de sens, pour rencontrer de nouvelles sources de connaissance, pour nous laisser bousculer, déplacer, comme Jacob nous l’a enseigné, afin que notre tête repose également sur une pierre solide que le patriarche va justement nommer Béthel, c’est-à-dire « Maison de Dieu”.
Amen
PROCHAIN CULTE
Dimanche 9 novembre 2025
10h30
