Culte du dimanche 25 janvier 2026
Textes
Esaïe 8.23-9.3
1 Corinthiens 1.10-13,17
Matthieu 4. 11-23
Matthieu 4. 12-23
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali, 14 pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le prophète Esaïe : 15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations ! 16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbresa vu une grande lumière ; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. 17 A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. »
Prédication
Arthur GERSTLE-JOLY, pasteur
Cheres sœurs et frères,⋅
Par trois fois dans ce court texte de l’Évangile, Jésus change radicalement :
1. Il quitte d’abord son pays (v. 12).
2. Ensuite, il se lance dans sa vocation nouvelle (v. 17),
3. Et enfin, Jésus change complètement sa façon de faire : au lieu de prêcher à l’impératif, il va vers les gens et entre à leur service, sans condition. Sa vie toute entière devient l’Évangile, la Bonne Nouvelle (v.23).
Le cœur de ce texte est peut-être cette faculté qu’a Jésus d’évoluer dans sa façon d’être. En contrepoint, le texte évoque l’humain immobile : Matthieu dit que le peuple “habite dans les ténèbres, dans l’ombre de la mort”.
Ce texte est à un moment charnière dans le cours du récit de Matthieu. C’est la fin de Jean-Baptiste et de son style ascétique, genre ermite du désert, appelant à décaper, purifier son existence, avec son « Convertissez-vous, car le Règne de Dieu s’est approché ». Cela peut sonner comme une menace. En tout cas, c’est un commandement, un devoir, une injonction.
À ce moment du récit de Matthieu, Jean disparaît et Jésus se lève, prenant la suite de la prédication de Jean. Il la prend surtout pour lui-même puisqu’il va effectivement se convertir au cours de ce récit. À la place des efforts héroïques de Jean Baptiste de jeûne et de maîtrise de soi, Jésus développera un programme de bonheur dans le chapitre suivant avec ses « béatitudes » (Matthieu 5, 3-12), et le peuple le verra manger et boire à toutes les tables. Jésus va changer lui-même dans sa façon d’être avec les gens.
Il commence au début, comme Jean, à prêcher à l’impératif, ordonnant aux gens de changer. Puis il évolue, il va à la rencontre des personnes là où elles sont, là où elles en sont, et il se met à leur service. Au lieu de commander, il enseigne et il soigne : deux gestes qui visent à aider chacun à être en grande forme, à comprendre et voir par soi-même ce qui est juste et bon, au lieu de vivre sous le poids d’une morale, de doctrines, de rites et de commandements.
Jésus soigne et guérit la foi, la dignité, l’assurance, la liberté, la forme physique, l’image de Dieu, la culpabilité, l’estime de soi… afin que chacun.e puisse vivre bien. Tout dans la façon d’être de Jésus avec la personne rencontrée est alors Évangile, Bonne Nouvelle, ses paroles et ses gestes montrant que Dieu ne s’adresse pas à nous à l’impératif, mais s’exprime en nous faisant vivre plus haut.
Avec l’Évangile, Jésus prend ses distances avec l’ancienne théologie de la menace de Dieu.
L’annonce de Jean Baptiste aurait pu passer pour un commandement dans cette ancienne théologie : « convertissez-vous, changez de mentalité », commandement assorti d’une menace « le Royaume de Dieu est tout proche », autrement dit, il vient bientôt, et s’il vous trouvait « non converti », vous seriez châtiés comme dans certains passages des Écritures anciennes, certaines promesses de feu éternel.
Jésus commence par reprendre l’annonce de Jean… et finalement il va vivre lui-même ce texte différemment. Il sent que la venue de Dieu n’est pas seulement annoncée, mais qu’il est bien là et que son règne n’est pas une menace mais une Bonne Nouvelle. Finalement, Jésus ne va garder que cela dans son programme déroulé à la fin de ce texte : faire sentir, faire vivre cette action de Dieu comme une pure Bonne Nouvelle pour nous. L’expliquer par la bouche et le manifester par sa façon d’être.
L’espérance de Jésus n’est pas d’arriver à ce que les gens aient la force de se changer eux- mêmes. La stratégie de Jésus pour sauver les gens devient comme dans le Psaume 34 : « Goûtez et voyez combien l’Éternel est bon, combien est heureuse la personne qui se confie en lui. » (Ps 34, 9)
Effectivement : l’essayer, c’est l’adopter. La prédication de la menace n’est pas fidèle. Elle est sans doute très performante, mais elle n’est pas Bonne Nouvelle. Elle n’est pas l’Évangile.
Comment Jésus a-t-il pu ainsi évoluer ?
Premier changement : son déménagement
Matthieu nous dit seulement que c’est « quand Jésus apprit l’arrestation (ou l’emprisonnement) de Jean ». La première explication possible est qu’après l’arrestation de Jean par Hérode, Jésus se serait senti menacé et aurait pris le large. Cela lui arrive à plusieurs reprises, et cela nous encourage à ne pas négliger notre sens pratique pour vivre en ce monde : qui veut aller loin ménage sa monture.
Si la première explication de la décision de Jésus concerne le corps, la seconde est spirituelle, avec une autre lecture possible de cette phrase « quand Jésus appris que Jean avait été livré », elle peut être entendue comme disant : quand Jésus eut assimilé ce qui avait été donné par Dieu en Jean. Alors Jésus se mit en route, il changea pour aller à Capernaüm, littéralement « le village de la consolation », village où l’humeur triste et désespérée est changée en joie, où l’égoïsme est changé en bonté peut-être, la passivité en enthousiasme pour le service ?
Dans la Bible, quand plusieurs lectures sont possibles, elles sont souvent toutes à conjuguer !
Deuxième changement : se lancer dans sa vocation
C’est bien entendu un changement radical, marqué par un « À partir de ce moment ». À partir de quel moment ? Quel événement décisif, quelle expérience lui permet de se saisir ainsi de sa vocation pour commencer à la vivre ? Le texte insiste d’une façon surprenante sur « cette terre de Zabulon et terre de Nephtali », répétée deux fois, et comme personnifiée : « Ô toi, terre de Zabulon et terre de Nephtali, route de la mer, au-delà du Jourdain, Galilée des nations… »
Qu’évoquent donc Zabulon et Nephtali ? Ce sont deux des douze tribus d’Israël. Zabulon est citée dans les bénédictions données par Jacob (Genèse 49, 13) et Moïse (Deutéronome 33, 18), évoquant des déplacements dans les confins, les bordures, les côtes, les crêtes élevées, au delà des frontières. D’ailleurs Matthieu parle, à trois reprises au moins, de bord de mer, il parle de traversée, et de cette Galilée qui est comme un carrefour des nations. Nephtali reçoit aussi des bénédictions de Jacob (Genèse 49, 21) et de Moïse (Deutéronome 33, 23), parlant de créativité et d’influences des autres territoires.
Il semblerait que ce qui a permis à Jésus de se saisir de sa vocation, de changer de mentalité, de trouver son chemin, ce sont ces pérégrinations, ces divagations, ces explorations en liberté des marges et des confins. Ce n’est pas tant un voyage géographique, mais intellectuel et spirituel, jusqu’à ce que la lumière se lève. En effet, bien des théories, bien des préjugés ne résistent pas à l’épreuve des faits, en particulier aux limites des modèles, aux marges. Cela permet de chercher des lignes de crêtes entre des versants opposés.
C’est ainsi que cherchent les scientifiques, qu’ils éprouvent, affinent leurs modèles, découvrent. C’est comme cela que des artistes trouvent leur style. C’est encore comme cela que nous pouvons explorer nos peurs, nos détresses, et voir qu’aucune ténèbre n’est si profonde qu’elle ne soit en définitive vaincue par la lumière. Et saisir combien nous sommes bourré.es de talents et comblé.es de grâce de Dieu. Et comment une belle parole créatrice donnée ou reçue nous donne d’avancer dans la possession de notre être dans son entier, du nord au sud et d’est en ouest, dans sa profondeur et sa hauteur.
Les ténèbres, et l’ombre de la mort sont du côté de l’immobilisme, quand on s’y installe. Jésus, lui, ne va pas cesser de se déplacer. En résumé, il nous dit cette profonde et lumineuse vérité : l’être est cheminement, il est vie, et il est fidélité. Il est chemin vers le Père (Jean 14:6).
Troisième changement : le contenu de sa mission
Comment est-ce que Jésus change complètement, passant d’une prédication à l’impératif à de bons services et des paroles créatrices ? Qu’est-ce qui a provoqué chez lui cette révolution copernicienne ? plaçant la personne au centre, et son service, davantage que l’éternelle et pure vérité de doctrine ?
C’est encore ses pérégrinations, et cette fois-ci, dans la rencontre avec des personnes. Cela vous change une personne d’en rencontrer d’autres, quand on les voit vraiment, qu’on les connaît et qu’on les aime.
Avant, Jésus faisait de la théologie et de la morale, il énonçait une vérité qui s’imposait à tous. Quitte à peser, à écraser. Après, Jésus est centré sur l’humain, sur la personne, sur son service afin qu’elle se porte le mieux possible, dans sa vie en ce monde et dans la confiance en Dieu. Être centré sur le service de la personne devrait être le cœur même de notre façon de vivre notre vocation auprès des personnes qui nous sont confiées.
Simon et André étaient pêcheurs de poisson, il leur propose de devenir pêcheurs d’humains avec lui. Pêcher un humain, c’est chercher à le sauver de la noyade, le sortir du chaos. Jacques et Jean étaient réparateurs de filets et fils de Zébédée, Jésus leur montrera comment être réparateurs d’humain, tisserands de vrais liens, en bons fils de Dieu.
Amen
