Atelier de Lectures Oecuménique du 4 juin 2026
Ouvrage présenté par Christiane Desroches
Albert Schweitzer
Albert Schweitzer est né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg (en Alsace allemande), fils de pasteur. Il est mort le 4 septembre 1965 à Lambaréné (Gabon) où il est enterré ainsi que sa femme Hélène décédée en1957 et sa fille Rhéna(1919-2009)
Il fut pasteur, théologien libéral, philosophe, musicien (spécialiste de Bach), médecin. Sa vie forme un ensemble cohérent : étudie la musique de J.S.Bach, mystique, et il donne des concerts pour financer sa mission à Lambaréné ; ses études théologiques, son appel en mission qui l’entrainent dans des études de médecine. Le théologien est méconnu, dans l’ombre du docteur et de l’opposant à la bombe.
Il développa un hôpital dans la forêt tropicale, à Lambaréné, à partir de 1913. Au cœur de sa démarche se trouve le « respect de la vie » et une indignation devant la souffrance. Il est tourné vers l’action car « homme au service d’autres hommes ». Pour lui c’est dans l’action qu’il éprouve sa foi, contrairement à l’idée protestante que c’est la foi qui fait agir.
Il a une double nationalité, française et allemande. Il est né de parents français devenus allemands lors du rattachement de l’Alsace Moselle à l’empire allemand en 1871. Après la 1ère guerre mondiale il redevient Français en application du traité de Versailles en 1919. La plupart de ses ouvrages sont écrits en allemand, traduits tardivement pour quelques-uns. C’est au début de 1950 que la France découvre qu’il est citoyen français. Il se heurte à la critique virulente de Roland Barth.
Après la 2ème guerre mondiale l’inquiétude augmente devant la montée du péril nucléaire. Schweitzer reçoit le prix Nobel de la paix en 1952 pour son œuvre humanitaire. Lors de son discours de réception, en 1954, il exprime son opposition au nucléaire.
Il partage son temps entre l’Europe (tournées pour financer son hôpital) et Lambaréné.
Il s’inscrit dans la lignée du protestantisme libéral, courant théologique qui critique les conceptions traditionnelles et qui s’efforce de repenser et de reformuler le message chrétien.
Dès 1901 il publie « le secret historique de la vie de Jésus »
De 1901 à 1904 il écrit ses « Propos sur le N.T. »
En 1903-1904 il écrit « J.S.Bach, le musicien poète »en français, qu’il complète avec un 2ème volume en Allemand
En 1906 il publie une « histoire des recherches sur la vie de Jésus ». La parole de Jésus « Toi, suis-moi » détermine sa vie, son choix de l’Afrique.
En 1930 il publie « La mystique de l’apôtre Paul »
Pour Schweitzer le monde ne doit être ni méprisé ni idéalisé mais transformé par l’action de Dieu dans les hommes.
Présentation des Propos
Ce sont 33 chroniques publiées entre 1901 et 1904 dans un journal protestant diffusé à l’époque en Alsace Lorraine protestante.
Schweitzer est la figure du protestantisme libéral strasbourgeois qui lutte contre « l’absence de réflexion et la prétention à composer une croyance pour la seule raison qu’elle appartient à une certaine tradition de l’Eglise. »
Il insiste sur la nécessité de la connaissance et de la liberté.
Ses Propos sur le NT forment une sorte de résumé de la pensée théologique et philosophique de Schweitzer. Les biographies de Schweitzer ne mentionnent pas cet ouvrage de jeunesse. Une nouvelle édition des Propos fut publiée au moment de la célébration du 150ème anniversaire d’Albert Schweitzer.
Dans ses Propos Schweitzer s’appuie essentiellement sur Marc, le plus ancien et le plus concis des évangiles, donc le plus crédible.
Les Propos suivent la vie de Jésus, en retrouvant une certaine chronologie, notant les trous, les questions que l’on peut se poser sur sa vie. Il tente de dégager la vérité historique et de montrer la part d’invention des évangélistes. Il note très souvent : «Les choses n’ont pas dû se passer ainsi »
J’ai tenté une certaine composition dans les Propos
Ch1 à ch5 la nécessité de connaître les textes de la Bible
Ch6 à 8 la naissance et l’enfance de Jésus
Ch9 à 12 l’histoire d’Israël, les Pharisiens et les Saducéens, pour situer Jésus dans son époque
Ch13 à 33 vie publique de Jésus
- Ch1 à ch5 Connaître la Bible
Schweitzer utilise cette image : « La foi est comme ce champs qu’il faut de temps en temps labourer en profondeur afin d’en extirper la mauvaise herbe des superstitions, des préjugés et de l’indifférence. A cette condition seulement elle pourra croître, saine et juste ».
Pour cela Albert Schweitzer souligne l’importance du savoir, de la recherche, de la critique. « Nous autres protestants, nous tenons en haute estime le savoir appliqué aux choses de la foi ». Pourtant la foi ne dépend pas de l’intelligence. Le savoir est compatible avec la foi, il l’éclaire et l’anime.
La Bible a été écrite par des hommes qui ont interprété les intentions de Dieu et les ont mises en pratique.
Le christianisme repose sur l’union de l’humain et du divin. Dans le N.T., comme en Jésus, comme dans le royaume de Dieu, le divin et l’humain sont liés et vont de concert.
La parole de Dieu n’est vivante pour nous que lorsqu’elle s’exprime du cœur des hommes. Chacun annonce l’Evangile à sa manière, d’où des contradictions. Chacun de nous a sa manière propre d’appréhender l’Evangile, sa manière originale de croire.
Pourquoi l’écriture écrite par des hommes est-elle la parole de Dieu ? Parce que la raison humaine seule n’aurait jamais pu forger une vérité de cette nature ; elle vient de l’esprit de Dieu. Elle est humaine parce qu’en elle des cœurs humains s’expriment et disent l’Evangile de façon différente.
Les premiers chrétiens croyaient la fin du monde imminente. Les paroles de Jésus étaient transmises oralement. Puis la fin du monde n’arrivant pas, le besoin de fixer par écrit ce qui avait été dit s’est fait sentir. D’où les évangiles. Il y a un grand nombre d’évangiles même si le canon n’en a retenu que 4. Chaque communauté retenait l’évangile qui lui convenait le mieux. Luther, dans sa préface du NT, écrivait que nul ne fasse de son simple avis sur les écrits sous le nom de l’un ou l’autre apôtre, une loi en vue de l’imposer aux autres. Que chacun garde sa liberté.
Avant l’imprimerie il n’y avait pratiquement que les Eglises qui possédaient la Bible (chère car copie longue). Il reste environ 1500 de ces anciens documents, souvent détériorés. Ils se présentent sous forme d’une succession de lettres, sans intervalle entre les mots, sans ponctuation et sans répartition en chapitres et versets (répartition en chapitres au 13ème siècle).
Le NT fut d’abord écrit en grec puis il y eut des traductions, notamment latines. En 383 Jérôme écrit la Vulgate, imparfaite. En 1590 le pape Sixte v impose une nouvelle Vulgate. La traduction de Luther en allemand, en 1522, ne cherche pas à traduire le mot à mot mais veut rendre vivant l’esprit des Ecritures. C’est la meilleure traduction pour Schweitzer.
- Ch6 à ch8 Naissance et enfance de Jésus
Les disciples savaient peu de choses sur Jésus :
– que sa famille de charpentiers était établie à Nazareth
– qu’il avait plusieurs frères et sœurs
Durant sa vie on s’est peu préoccupé de lui, de ses origines. Il ne parle pas de lui. Mais s’il était le Messie, il devait être de la descendance de David et être né à Bethléem d’après l’AT. Ce n’est qu’après sa mort que les disciples le pensent Messie.
Les premiers chrétiens ont repris ces idées pour prouver que ce qui était écrit sur le Messie s’était accompli en Jésus.
Marc et Jean ne commencent leur récit qu’avec les débuts de la prédication de Jésus en Galilée.
Matthieu et Luc ont voulu porter un témoignage sur sa naissance mais on a des différences dans le récit et la généalogie.
La foi des disciples était fondée uniquement sur ses paroles et sur ses œuvres.
La naissance
Jésus est-il né de manière surnaturelle ou engendré de façon naturelle ?
Les disciples ont eu besoin de surnaturel car la nature de Jésus diffère tellement de la nature humaine ordinaire. Il est tout autre que nous. Difficile de penser qu’il est venu au monde de la même manière que nous. D’où l’idée que c’est l’esprit de Dieu qui l’a appelé à la vie. Mais une naissance naturelle n’enlève rien à sa grandeur et à sa sainteté.
Cette question était peu importante pour les 1erchrétiens mais le fut plus tard. Eux, ils s’attachaient à la croix et à sa résurrection.
Pour Paul, J.C. est fils de Dieu par sa nature, par son esprit, non par sa naissance. Le texte d’Esaïe en hébreux évoquait une « femme » accouchant ce qui a été traduit en grec par « jeune fille » d’où l’idée d’une vierge.
La foi en Marie a pris de plus en plus d’importance (culte marial). Elle-même serait née de façon surnaturelle, puisque mère du Messie. Elle est même placée à côté de Dieu et de Jésus
Albert Schweitzer nie l’aspect merveilleux de la naissance de Jésus, mais il écrit « que dans chaque être né sur terre il y ait une étincelle de l’Esprit divin, c’est le vrai miracle ».
Les évangiles de l’enfance non-retenus dans le NT sont des récits merveilleux (ex : l’évangile du pseudo-Thomas). Les habitants de Nazareth n’ont rien remarqué d’extraordinaire chez le jeune Jésus. C’est Jean Baptiste qui fut un signe pour lui. Il laisse ses outils de charpentier et s’en va vers le Jourdain.
- Ch9 à ch12 Israël de l’exil au temps de Jésus pour situer Jésus dans son époque
Après l’insurrection des Macchabée, Simon Macchabée réunit les 2 pouvoirs, temporel et spirituel. Pompée profite des dissensions dans la famille régnante pour s’emparer de Jérusalem en -63. La Judée devient une province romaine. Les soulèvements sont réprimés. Hérode régna de -4 à +38ap.J.C.
C’est la diaspora qui constitua une avant-garde du christianisme.
Les Saducéens forment la caste sacerdotale de Jérusalem, ils élisent le grand prêtre, occupent les postes élevés dans le temple. Ils se prétendent descendants de Sadoc, grand purificateur de David et de Salomon.
Les Pharisiens sont des laïcs, particulièrement pieux. Après la révolte des Macchabée, ils connaissent une influence grandissante.
Après l’occupation syrienne la classe sacerdotale est occupée par les affaires du monde, les guerres, et il s’installe des mœurs païennes gréco-romaines. Des hommes dévoués à la loi se séparent des prêtres pour former le groupe des Pharisiens, les « séparés ». Leur but est d’élever le peuple d’Israël au rang de peuple de Dieu. Pour eux la volonté de Dieu est bonne, quels que soient ses effets. La domination par une puissance étrangère se veut être une purification (cf. psaumes).
Avec l’influence grandissante des Pharisiens la construction de synagogues pour éduquer le peuple et entendre la loi, se développe.
2 tendances se dessinent :
– les rigoristes, comme Shammaï, pour qui être pieux c’était observer une série de règles, sans plus (613 règles quand même !).
– les libéraux, comme Hillel, pour qui devait exister une loi suprême intégrant et résumant toutes les autres (cf. question de Jésus : « quel est le 1er de tous les commandements ? » (Marc12, 28-34).
Le mouvement religieux des pharisiens a relevé le niveau de spiritualité du peuple juif.
L’espérance messianique commence avec le déclin de la royauté. Le peuple est nostalgique de David. Esaïe exhorte à l’espoir. Le retour de Babylone devait ouvrir pour Jérusalem une nouvelle souveraineté, ce qui ne se produit pas. Désillusion. Avec la conquête de Pompée, l’espérance messianique renait à Jérusalem. Les Saducéens n’adhèrent pas à cette espérance qui peut produire des agitations dans le peuple. Les Pharisiens partagent cette espérance.
On attendait le retour d’Elie pour que celui-ci indique l’heure du jugement. La venue du Messie serait alors imminente. D’abord avec une vie terrestre, enseignant et agissant, endurant des souffrances puis se révèlera comme le Messie dans toute sa magnificence. Dans ce contexte apparait Jean Baptiste, sous le régime romain de l’empereur Tibère (14-37ap.J.C.). La Galilée est gouvernée par Hérode Antipas (-4av.J.C. à 39ap.J.C.). A Jérusalem règne Ponce Pilate.
Jean Baptiste remplace les ablutions de pureté par un baptême unique. Qui annonce-t-il après lui ? Elie ? Le Messie ? Le peuple comme les disciples ne voient en lui qu’un vrai prophète.
Quels liens demeurent entre Jésus et Jean après le baptême de Jésus? Luc relate les conditions merveilleuses de la naissance de Jean, du choix du nom. Il établit un lien entre Elisabeth et Marie. Pour Jean, Jésus et Jean Baptiste ont exercé leur ministère l’un à côté de l’autre. Les partisans du Baptiste deviennent ceux de Jésus, et ils conservent le rite du baptême. Bien que Jésus n’ait pas baptisé durant son ministère.
- Ch13 à ch33 Vie publique de Jésus
Le baptême de Jésus est la 1ère information historiquement certaine de la vie de Jésus. D’après Marc, c’est par le baptême que Jésus découvre sa vocation messianique. Un évènement intérieur qui est rapporté comme un évènement réel, cosmique.
Question : à partir de quel moment de son existence terrestre Jésus fut-il le Messie et sut-il qu’il l’était ?
- Pour certains à partir du baptême. Notamment parmi les vieux judéo-chrétiens qui ne reconnaissent pas le caractère surnaturel de la naissance de Jésus. Pour eux, c’est un homme né d’une manière naturelle, choisi par Dieu pour Fils et oint de son esprit lors du baptême.
- Pour d’autres, Jésus est né de manière surnaturelle. Il confirme sa messianité par un comportement de pureté et Dieu envoie son esprit sur lui au moment du baptême. Dieu adopte Jésus en tant que Fils.
- Vers le 2ème siècle un courant gnostique pense que le Christ céleste qui vit en Dieu depuis le commencement des temps s’unit à l’homme Jésus lors du baptême.
- Les plus anciens apôtres, Pierre et Paul, ne se préoccupent pas du sens du baptême. Jésus est le sauveur par la croix.
Les tentations de Jésus dans le désert sont le combat avec lui-même pour décider s’il accepte ou pas de suivre cette vie douloureuse.
Sur la trace générale, très lacunaire, certains jours ou semaines se détachent. Le récit de Marc, compagnon de Pierre et 1er évangéliste, est le plus crédible. Son récit est simple, sans raffinements littéraires.
Lors du 1er sabbat à Capharnaüm la parole est donnée à Jésus. On ignore le texte choisi et ce qu’il en a dit. Quand un possédé intervient, il le guérit. Tout ce qui est mauvais, toute maladie, tout état de dérèglement mental, était expliqué par l’intervention d’un démon. Jésus partage cette idée. Cet épileptique doit être impressionné par les paroles de Jésus, d’où son cri et sa crise. L’autorité et la compassion de Jésus l’ont calmé alors qu’il était épuisé. C’est ainsi que l’explique Schweitzer. Ce fut le début des « miracles » de Jésus.
Jean Baptiste n’accomplit pas de miracles. Jésus donne des signes en accomplissant des miracles mais le peuple est loin de conclure à sa messianité. Un miracle signifiait qu’un être humain bénéficiait de la force divine et réussissait à vaincre les démons responsables des malheurs et des maladies.
Les signes qui apparaissaient étaient pour Jésus des instruments de la grâce de Dieu, non une affirmation de sa propre personne. Mais il y a toujours une recherche du merveilleux. Ce que l’on ne comprenait pas était interprété dans le sens du merveilleux, et l’on brodait en conséquence.
C’est l’évangile de Luc, le plus tardif, qui raconte le plus de miracles.
Pour Schweitzer il n’y a pas lieu de reconnaître comme véridiques tous les miracles attribués à Jésus, ni de faire de cette croyance un critère de sa foi. Jésus a pu obtenir des guérisons par sa force spirituelle. Mais changer l’eau en vin… Ce qui détermine à avoir foi en lui, c’est sa personne, c’est la bonne nouvelle qu’il a annoncée. Les miracles nous montrent les actions de charité et de miséricorde accomplies par Jésus, manifestant aux hommes la puissance de l’amour qui sauve.
Prises de positions de Jésus
Question : Jésus vivait-il selon la loi ou se situait-il au-delà ? Sa manière de vivre était conforme à la loi : « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes », mais il l’interprétait : « mais moi je vous dis … ». La vie humaine doit être libérée. Extérieurement il se tient dans le cadre de la loi mais intérieurement il la dépasse. Il ne sent pas la nécessité de l’abroger, car elle disparaitra d’elle-même avec la venue proche du royaume des cieux.
Quant à son comportement avec les païens, on peut noter une évolution. Au départ il ne veut pas prêcher pour les païens ou les aider. Il s’adresse uniquement aux brebis perdues de la maison d’Israël. Les traits en faveur des païens se trouvent uniquement chez Luc. Seul chez Luc Jésus passe par la Samarie pour aller à Jérusalem. Et lui seul raconte la parabole du Samaritain et la rencontre des 10 lépreux. Dans son comportement, il est réservé vis à vis des païens, comme tout Juif. Mais il ne les considère pas impropres au royaume des cieux, au contraire. Il ne s’occupe des païens que lorsqu’ils viennent à lui en étant remplis de foi (cf. la Cananéenne). Il fait confiance à Dieu pour mener les païens à la vraie foi.
A propos des riches, Jésus parle avec mépris de la richesse et de la propriété en général. Nous avons du mal à nous reconnaître dans ses pensées. Il faudrait attendre que Dieu subvienne à nos besoins sans se préoccuper du lendemain. Le pays et l’époque de Jésus permettaient une certaine insouciance (absence d’hiver, glanage, tradition de l’aumône). De nos jours c’est plus difficile, surtout dans les villes. Jésus est en attente d’une fin du monde imminente qui peut être gênée par l’attachement aux richesses qui nous détourne des réalités célestes. Il s’agit d’adapter les propos de Jésus à notre temps, tout en gardant certains de ses propos, comme « vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ».
Jésus attend de nous des actions audacieuses, dans la démesure. « Il te manque une chose : va et vends tout ce que tu as »
Il y a de nombreuses questions sur la vie sociale que Jésus n’a pas abordées. Dans l’attente d’une fin du monde, les aménagements de la vie terrestre n’avaient qu’une importance secondaire.
Il a quand même exprimé des idées négatives sur l’Etat. Il savait la cruauté des gouverneurs de Palestine (massacre des Galiléens, impôts excessifs…). Il sépare la religion de l’état : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Un état est toujours une violence, une coercition, même s’il est chrétien. Un état chrétien est un danger pour la religion. Une religion d’état entraîne une déformation de la religion car face à des intérêts terrestres. Pour A.Schweitzer Jésus prendrait certainement parti pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. (séparation en 1905 donc après la publication des Propos).
Dans notre monde, se pose la question de la science face à la religion. A l’époque de Jésus c’est la science de la Loi qui intéressait le peuple ; l’interprétation minutieuse des textes de la Loi occupait les intellectuels. Jésus répond aux pharisiens et saducéens en citant l’AT mais ne laisse pas la science pénétrer dans l’intimité de son âme. La science ne rend pas les hommes meilleurs spirituellement. Et notre science moderne étouffe souvent la réflexion personnelle sur le sens de la vie.
Jésus s’est limité au petit pays de Galilée, il était inconnu des philosophes et des historiens, il n’a écrit aucune de ses paroles, et pourtant son œuvre s’est étendue au-delà des mers. Quand les apôtres ont constaté que Dieu prolongeait le temps de ce monde, ils sont allés semer la parole qui avait mûri en Galilée. Ils évoquent la croix et la résurrection.
Question : quelle fut la durée de l’activité publique de Jésus ?
Les disciples visaient à rapporter les paroles de Jésus, les circonstances où elles avaient été prononcées. Mais pas d’indications chronologiques ni de liaison entre elles. D’après les 3 synoptiques son ministère a duré 1 an : 1 seul voyage à Jérusalem, durant lequel il a trouvé la mort. Or il devait s’y rendre à chaque fête de Pâques. Pour Jean, Jésus se rend à Jérusalem 2 ou 3 fois donc son ministère serait de 2 ou 3 ans. Schweitzer opte pour 1 an, suivant Marc.
Jésus enseigne avec beaucoup de paraboles, selon la manière orientale de parler (cf. les prophètes). Les 1ères sont plus courtes, elles évoquent la nature. Les dernières sont plus développées, plus sombres, elles parlent des problèmes de relations humaines. Jésus ne veut pas expliquer le mystère du royaume des cieux aux indifférents. Que chacun interprète ses paraboles.
Quant aux Béatitudes Schweitzer pense que les paroles authentiques de Jésus sont plutôt chez Matthieu, car il ne pense pas que Jésus puisse maudire quiconque.
Albert Schweitzer s’intéresse à un aspect particulier de Jésus dans le ch25 : la joie et le sérieux de Jésus. La joie fait partie de la personne de Jésus, ce que lui reprochent les pharisiens. Il répond aux invitations, invite ; pendant les repas partagés, il mange, boit, gaiement. Il aime la vie, la nature, les enfants. Il y a parfois une ombre, des scènes pénibles comme à l’égard de sa mère et de ses frères qui viennent le chercher (Marc13). Les liens de famille rendent la vie agréable, mais sont un obstacle sur le chemin du Royaume si on s’installe confortablement dans ce monde. Se mêlent en Jésus un esprit de joie et un esprit de sérieux.
Dans la 1ère période du christianisme le refus du monde a été poussé à l’extrême. Martin Luther a réagi, il a su retrouver en lui la joie évangélique.
D’après Schweitzer, le protestantisme représente davantage la joie de vivre de Jésus, le catholicisme plutôt son aspect sombre et grave. La morale chrétienne est personnelle.
La mission (Luc ch9 ; Marc ch6 ; Matthieu ch10 ; rien dans Jean)
Chez Luc Jésus envoie en mission les 12 apôtres (12 tribus d’Israël), puis 70 de ses disciples (70 peuples païens connus à l’époque). Luc veut attirer l’attention sur l’entreprise missionnaire au temps de Paul. Il n’y a pas de 2èmeenvoi dans les autres évangiles. Les apôtres partent comme moissonneurs, les prophètes ayant semé.
Chez Matthieu la seule parole à crier sur les toits est « le royaume des cieux est proche ». Les gens entendaient l’amour de Dieu, l’obligation de la repentance, l’espoir du pardon, la promesse du salut. Comme au temps de la réforme avec l’idée de grâce, qui fit redécouvrir le sens de l’Evangile.
La fin du monde ne s’est pas réalisée, Jésus s’est trompé, mais les évangélistes ont gardé ces prophéties énoncées par Jésus. Leur foi et l’esprit de Jésus ont triomphé de leur déception.
Après l’envoi en mission la vie de Jésus semble s’être déroulée dans un monde surnaturel avec les guérisons et les miracles. Schweitzer tente de supprimer le surnaturel de ces évènements. La multiplication des pains serait une sorte de sainte Cène ; si c’était un miracle, pourquoi des pharisiens lui demanderaient-ils des signes quelques jours plus tard ? La marche sur les eaux serait simplement le déplacement de Jésus le long du rivage, dans le brouillard dû à la tempête.
Beaucoup croient que ça s’est passé comme c’est raconté. Or le christianisme se tient au-dessus de la croyance au surnaturel. Pourtant il semble qu’il ne reste plus rien du christianisme dès qu’on enlève la dimension du surnaturel. Au temps de Jésus on croyait aux miracles, au surnaturel, et la réalité a été déformée. Jésus renvoie au miracle de Jonas : le miracle d’une repentance, de la conversion des habitants de Ninive. L’Eglise, à grand renfort de surnaturel, cherche à garder la faveur du peuple.
Fin de Jésus
Schweitzer relève la question de Jésus : « Qui dit-on que je suis ? »
2 choses étaient cachées aux disciples :
- Que Jésus était le Messie
- Qu’il devait souffrir
Jésus ne parlait pas de lui. C’est quand il eut la conviction qu’il lui faudrait souffrir et mourir qu’il se fit connaître comme étant le Messie. Il n’explique rien, à personne, pas même à ses disciples. Il annonce seulement ce qui doit arriver. L’être de Jésus, c’est la force contenue dans ses paroles. On proclame qu’il est le Messie, le Sauveur, mais pour combien cela est devenu une vérité effective ? Les mots dont nous nous servons pour le désigner (Sauveur, Messie, Fils de Dieu, 3éme personne de la Trinité) ne sont que des mots et traduisent une opinion. Nous pouvons laisser les formules du dogme si nous avons trouvé en lui la vie. Ce qu’il est en vérité et ce qu’il devient en l’homme qu’il a touché, ne saurait être exprimé dans aucune langue. L’essentiel est qu’on l’ait compris comme étant notre force de vie. Beaucoup vont avec lui, croient en lui, sans pour autant savoir qui il est, jusqu’au moment voulu où il se révèle à eux. Ceci ne peut être donné que par Dieu.
La mort de Jésus était annoncée au ch53 du prophète Esaïe. Aucune explication ne saurait épuiser le sens de sa mort et de sa souffrance. La force qui émane de sa souffrance a su pénétrer les disciples, Paul et les générations suivantes, comme sentiment de pardon, patience dans les épreuves, esprit de paix et de douceur. Sa souffrance et sa mort constituent le moteur originel de la vie de l’esprit. Jésus avait conscience de son rôle de Messie : « le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude »
Lors de son entrée à Jérusalem, c’est un prophète qu’on acclame, pas le Messie. Quand la foule apprend qu’il s’est reconnu Fils de Dieu, elle ne voit en lui qu’un blasphémateur.
Quand Jésus parle en paraboles de la venue du fils du maître vigneron, tué par les ouvriers, les gens ne pensent pas qu’il parle de lui. Les dernières paraboles s’assombrissent, elles ne concernent que le drame des hommes. On a des histoires entre père et fils, entre maître et serviteurs, de vignerons homicides ou de mauvais invités.
A l’annonce de la fin du monde répond la destruction de Jérusalem et de son temple. Mais les prophéties, même non réalisées, sont une alerte. Et l’espérance du retour du Christ a donné aux premiers chrétiens et aux générations suivantes la force de rester debout dans les pires moments.
Scandales de Jésus
Certaines paroles ou certains comportements de Jésus scandalisent. Par exemple :
- Il n’a pas été un bon fils en disant : «qui est ma mère… » . Il se référait peut-être à une forme de parenté supérieure et spirituelle, mais les mots sont durs. Et Marie ne pouvait pas encore comprendre. D’autre part il condamne ceux qui font des offrandes pour le temple au détriment de leurs parents.
- Il présente une certaine étroitesse d’esprit en n’entrant pas dans les villes de Samarie ou avec la Cananéenne. Pourtant il ouvre aux païens la porte du royaume des cieux.
- Il se contredit, même si les circonstances justifient sa parole comme les malédictions sur les villes ou sur le figuier. Les mots sont durs. « Je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée ».
- Jésus luttait contre la soif de miracles du peuple. Pourtant il dit à ses disciples que s’ils avaient la foi ils pourraient déplacer des montagnes. Sans doute voulait-il dire que la force de la foi est supérieure à celle du monde. Mais de telles paroles ont favorisé l’appétit du merveilleux et ont conduit, par exemple, au jugement de Dieu par l’épreuve du feu ou de l’eau.
- Parfois le scandale vient de la forme que les évangélistes ont donnée aux paroles de Jésus, soit par malentendu soit par déformation de la transmission. On tente de donner un sens acceptable à ce qui choque, de trouver un sens. C’est dans Luc que l’on trouve le plus de paroles scandaleuses. Par exemple : « heureux les pauvres » (« …en esprit » dans Mattieu), ou la parabole de l’économe infidèle qui vole son maître pour assurer son avenir et dont le maître fait l’éloge.
- Jésus savait que les hommes ne le comprendraient pas en tout : « Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute », dit-il en Matthieu 11-6.
Schweitzer ne parle pas de la résurrection. La considérait-il comme un élément merveilleux ?
Conclusion personnelle
Schweitzer utilise un style simple, très abordable, sans galimatias théologique. Des images pour évoquer les évangélistes, la parole de Dieu, la foi, le surnaturel, des descriptions de Nazareth, du lac de Génésareth, à l’époque de Jésus et du temps de Schweitzer, agrémentent le récit.
Pour le fond, l’essentiel de la théologie de Schweitzer est exprimé dans ces Propos.
Pour lui Jésus est un homme de son temps, inspiré par l’esprit divin, croyant fermement que la fin des temps était imminente. Sa divinité a été déclarée plus tardivement. Schweitzer n’hésite pas à critiquer Jésus sur son comportement (mauvais fils, hostile aux non-juifs au début de son ministère), sur ses paroles souvent dures, mal liées à son esprit d’amour, comme ses menaces d’enfer ou ses exigences extrêmes. Il attribue ces failles à l’aspect humain de Jésus, à ses croyances liées à son époque, et à l’interprétation qu’en donnent les évangélistes. Pour Schweitzer Jésus est d’abord un homme détaché des exigences matérielles puisque la fin du monde est proche, plein d’amour pour les autres qu’il cherche à convaincre de changer de comportement pour être sauvés.
Les miracles qu’on attribue à Jésus doivent être débarrassés de leur aspect merveilleux.
Schweitzer est proche de la théologie libérale de son temps, mais en acceptant les mystères et les questions sans réponses que l’on peut rencontrer dans la Bible.
Schweitzer nous invite à suivre Jésus en se demandant comment adapter notre comportement dans notre monde moderne aux exigences de Jésus. Cette réflexion est toujours à recommencer. Il insiste sur l’engagement personnel pour vivre sa foi et répondre à l’appel : « Toi, suis-moi ».
