Atelier de Lectures Oecuménique du 26 avril 2026
Ouvrage présenté par Claude Houssin
1. Présentation des auteurs :
2. Avant -propos :
Aventure vécue lors du confinement 2020.
Les deux auteurs servent la cause des femmes dans l’Eglise catholique. Le confinement s’est révélé un temps fructueux pour revisiter de l’ancien afin d’y trouver du neuf, regarder de plus près la plus grande figure féminine du christianisme, Marie, la mère de Jésus.
Elles devinaient que ce travail leur permettrait de mieux comprendre le poids de la domination masculine sur les femmes. Nulle figure évangélique n’a été autant sacrifiée à cette domination que Marie.
Marie appartient à notre patrimoine commun. Elle est un fleuron du catholicisme parce qu’elle adoucit la vie tragique de Jésus et la radicalité de son message par une figure maternelle, familière, tendre et bienveillante.
Cette « Marie à l’enfant » peuple les églises et orne les maisons. Mais elle assume aussi le tragique absolu d’une existence. Dans l’extrême solitude de ceux qui perdent un enfant, dans leur incapacité à dire leur douleur, Marie offre son exemple.
Ces caractéristiques font de Marie une figure à l’attrait puissant. Mais elles rendent aussi très difficiles toutes modifications de l’icône qui a été construite.
Qui peut lutter contre cette « Marie telle que le public veut la voir » ?
Nos deux auteurs se proposent de rendre à Marie les couleurs que les Evangiles lui ont données. Il y aura donc, dans une première partie un temps de déconstruction.
Déconstruire cette image d’une femme hors du commun, inaccessible.
Rejoindre en Marie le modèle de ce qui se vit tous les jours dans des millions de foyers où une mère s’occupe de son enfant et le pousse vers son accomplissement. Par ailleurs, le vocabulaire a démesurément enflé Marie de titres emphatiques : « Reine du ciel, étoile de la mer » …
Mais, comme tout débordement, ces louanges ont suscité des recadrages. Au 16 -ème, Luther a vigoureusement contesté les excès des cultes des saints, en particulier de Marie. Et, dans l’Eglise catholique, le concile Vatican II a ramené les catholiques à plus de retenue.
En ramenant Marie au rang d’une poupée que les acteurs cléricaux font parler sur commande quand cela les arrange, l’institution se discrédite et tous les catholiques se privent de la plus belle illustration du dynamisme de la foi.
Nos deux auteurs ont compris que la figure de Marie est clivante, entre passion et raison, entre excès et rejet, entre discours officiel et vérité exégétique. Peu à peu, pour elles, après un gros travail de discernement, une autre Marie s’est imposée. Une figure puissante, riche, complexe. Elle a la force des prophètes et une incroyable vigueur. Elle répond aux attentes contemporaines et nourrit la foi.
3. Introduction
Dans cette introduction, les auteurs constatent un effacement du message des Evangiles. Les hommes ont remodelé une image de Marie pour servir d’autres buts que celui dont l’avait investi l’Evangile.
Marie est mère, Marie est femme. Deux risques majeurs :
- Permettre l’identification la plus puissante qui soit en Occident. Quelle mère ne pourrait-elle légitimement se reconnaître proche d’une telle figure ?
- Pour les fils et filles que nous sommes, reporter sur Marie nos liens originaires avec notre mère. Dans le catholicisme où les prêtres sont célibataires, il se peut qu’aucune figure féminine ne soit venue détrôner la mère. Dans leur inconscient, la mère reste omniprésente. Ne l’est-elle pas parfois trop ?
Or, nous n’avons pas à projeter nos états d’âme sur une figure qui transmet infiniment plus que ce dans quoi nous tentons de l’enfermer.
- Second risque : instrumentaliser Marie à des fins politiques, en faisant d’elle la femme par excellence, particulièrement docile à la domination masculine en vigueur dans l’Eglise. Il importe de corriger le schéma selon lequel Marie incarnerait LA femme. Il faut donc sortir Marie des caricatures et des biais qui l’ont enfermée, celle qui, par son obéissance, réparerait la faute d’Eve. Il n’existe que DES femmes aux trajectoires plurielles, irréductibles à un seul modèle.
Il faut donc sortir Marie des images figées qui l’ont instrumentalisée et retrouver la fraîcheur vive de la mère de Jésus.
3 temps dans cet ouvrage :
- Déconstruire
- Rassembler
- Reconstruire
1ère partie
Déconstruire
Les Evangiles parlent assez peu de Marie. Elle est affectée dans la rubrique Eglise et non pas Bible, ce qui a ouvert la porte à des excès sans nom.
Certains commentateurs ont couvert les blancs du texte par ce qu’ils VOULAIENT entendre. Soit en renforçant la domination masculine alors en vigueur, Soit en imposant leur subjectivité. Au point que la figure de Marie, victime de déformations majeures par rapport au message original des Evangiles, ressemble davantage aujourd’hui à une « potiche lobotomisée » qu’à la mère du Sauveur. (Lobotomisée, ici sens figuré = bête, amputée d’une partie d’elle-même et de ses facultés).
1-Une figure lobotomisée
La tradition catholique a fait de Marie une jeune femme éloignée des plaisirs de la chair, presque « décorporée », silencieuse et obéissante, que l’adversité transforme en mère de douleurs. La figure de Marie s’est fondée comme antithèse d’Eve et modèle de toute femme.
Il fallait revenir à la normalité des relations sociales que Jésus avait quelque peu chahutées en posant un regard égalitaire sur les hommes et les femmes. La jeune Eglise s’est dotée d’une figure féminine qui illustre le retrait, l’obéissance et non une puissance féminine susceptible de rivaliser avec celle des hommes.
Eve a été considérée par les commentateurs chrétiens comme responsable de la désobéissance, rapidement qualifiée de CHUTE. C’est sur cette notion de CHUTE, de FAUTE, de RACHAT que s’est construit tout l’échafaudage de ce que les théologiens appellent la REDEMPTION.
Celle-ci explique que le Fils de Dieu est venu sur terre pour racheter la faute originelle du couple Adam et Eve. (Cf Minuit chrétien !!!) Les récits des origines ont donc été chargés de dire l’indélébile déchéance portée sur le couple. La dynamique de vie en a été fortement entamée. La culpabilité a prospéré chez les croyants, alimentée par « la pastorale de la peur ».
Mais cette honte qui va peser lourd sur le couple frappera surtout Eve, donc toutes les femmes après elle. Saint Irénée dit : « Le nœud de la désobéissance d’Eve a été défait par l’obéissance de Marie. »
La flèche est décochée, mesdames, nous sommes ciblées !
Eve, tenue pour l’instigatrice du péché originel, a dû assumer le rôle d’accusé principal. A sa suite, toutes les femmes en ont pâti. Cette exacerbation de la culpabilité des femmes est concomitante à l’obligation par Rome du célibat des prêtres qui date du 12 -ème siècle. La conviction que l’humanité a chuté permet d’amplifier la fonction salvatrice de Marie.
…………..Survient un long développement sur le regard de Jean-Paul II sur la maternité comme destin et l’opposition de l’Eglise catholique face à l’émancipation des femmes (question de la contraception et de l’IVG).
Les auteurs observent l’incroyable détermination masculine, en particulier sous le pontificat de Jean-Paul II, à vouloir maintenir les femmes dans la cage dorée d’une assignation biologique.
Malgré les quelques ouvertures du pape François, le chemin à parcourir vers l’égalité est encore long.
2-Numquam satis
Une piété mariale débordante
A S et S L développent dans cette partie le fait que la piété mariale est devenue débordante à partir du Concile d’Ephèse en 431 qui a attribué à Marie le titre de « mère de Dieu ».
Nombreux édifices mariaux et fêtes mariales : la Nativité, la Présentation de Marie au temple, l’Assomption…Des compliments infinis : la Vierge, la reine du ciel …
Mais au 16ème siècle, Luther s’insurgera contre ces excès.
Plus tard se multiplieront les apparitions de la Vierge : Lourdes, la Salette etc…
En 2019, on dénombrait 2900 lieux de pèlerinage à Marie. La popularité de Marie atteint son apogée avec l’adoption du dogme de l’Immaculée Conception en 1854 et celui de l’Assomption en 1950 .
Mais comment justifier, au regard de l’Ecriture, la diffusion de médailles miraculeuses, comme il en existe de célèbres ? Les ajouts populaires ne doivent pas contredire l’Ecriture. Marie n’a pas à prendre la place du Christ. Ici, Marie n’a plus grand-chose à voir avec la jeune femme d’Israël qui a accueilli Jésus.
Marie au service de la politique ecclésiale
Marie est une figure politique. Cette affirmation trouve aujourd’hui une application nouvelle, inquiétante, dans le courant traditionaliste dont la référence majeure est avant tout de faire respecter l’ordre. Et le Christ y est rarement cité. Certains chants comme « Regarde l’étoile » ne font aucune référence au Christ. Cette omission confirme la volonté de proposer une figure mariale bien moins radicale que le Christ car on l’aura préalablement fait entrer dans les codes genrés qui la veulent soumise, humble et surtout silencieuse.
Du bon et du mauvais usage des dogmes
Au 16 ème, se prépare une quasi- divination de Marie avec Louis Marie Grignion de Montfort qui qualifie Marie de « médiatrice ». Et Alphonse de Liguori qui explique que toutes les grâces nous viennent par les mains de Marie.
Au 20 ème, Maximilien Kolbe pour qui l’Immaculée est, en un certain sens, l’incarnation de l’Esprit Saint.
Mais de dérive en dérive, on divinise Marie, ce qui est une hérésie.
En 1950, Pie XII promulgue le dogme de l’Assomption. Certains en viennent à souhaiter que l’on déclare Marie « corédemptrice » comme si la foi en un Dieu unique ne parvenait décidément pas à imprégner le cœur des êtres humains.
Mais le Concile Vatican II n’abordera pas la mariologie pour elle-même et considérera que la situation de Marie n’appelle aucun dogme nouveau.
Lecture des 4 dogmes pour Marie p 57 + p 61
3-La virginité en question
Les 4 dogmes concernant Marie sont donc :
- la maternité divine : Marie est mère de Dieu.
- la virginité perpétuelle.
- l’Immaculée Conception : Marie est préservée de tout péché.
- l’Assomption : Marie monte au ciel, corps et âme.
Le dogme de la virginité perpétuelle de Marie a été promulgué en 649. Il dit que le couple qu’elle forme avec Joseph n’a pas eu de relations sexuelles pendant toute sa vie conjugale.
Ce que disent les Evangiles
Le propos de Matthieu s’achève par une information importante pour notre sujet : « Joseph ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils. »
Dans la Bible, « connaître » désigne les rapports sexuels. Joseph donc accepte de s’en abstenir. Il inscrit jusque dans son corps un retrait destiné à ce que l’œuvre de l’Esprit puisse s’accomplir.
L’Esprit suscite un Sauveur dans le corps de Marie, avec le consentement actif de Joseph. L’attestation de la virginité de la jeune femme est au service de ce projet de salut. Mais le verset donne une limite à l’abstinence : « Jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils. »
Luc, de son côté, rapporte qu’une « vierge fiancée » est informée, non par un songe, mais par un ange, « qu’elle concevra ». Les fiançailles annoncent les noces tandis que la virginité en montre la condition indispensable en Israël.
Mais Marie ne manifeste aucune aspiration à la virginité pour elle-même. « Comment cela se fera-t -il puisque je ne connais pas d’homme ? »
Luc insiste davantage sur le « oui » que Marie va prononcer et sur la grandeur de Dieu : « Rien n’est impossible à Dieu ».
Si Matthieu et Luc attestent que la conception de Jésus a eu lieu quand Marie était vierge et que cette conception n’a rien modifié à sa virginité, ils induisent davantage : il a fallu plus qu’une semence d’homme pour assurer la venue de cet enfant. Il a fallu l’Esprit. Marie et Joseph prendront conscience de leur vocation parentale particulière qui est celle d’éduquer le Sauveur. Mais observons bien que ni dans les Evangiles, ni ailleurs dans le Nouveau Testament, il n’est question d’une virginité qui se prolonge au-delà de la naissance de l’enfant.
Plus tard, le maintien de cet état serait anthropologiquement incompréhensible dans l’univers environnant puisque la place de toute femme au sein de la maisonnée consistait d’abord à donner des fils à son époux.
Le dogme de la virginité perpétuelle de Marie exclut l’existence de frères et de sœurs. Pourtant, nous pouvons accueillir sereinement les informations évangéliques sur les frères et sœurs de Jésus. Cf les nombreuses références chez les 4 évangélistes.
Pour les protestants, Marie et Joseph auraient eu d’autres enfants après la naissance de Jésus.
Que dit-on de la virginité dans le monde antique ?
Pour comprendre ce qui a nourri le propos de Matthieu et Luc, il faut connaître leurs codes culturels. Le désir des anciens était d’entourer les naissances des grands hommes d’un certain mystère, ce qui peut expliquer le recours à la virginité. Matthieu et Luc veulent expliquer l’exception, la raconter d’une manière grandiose et, peut-être aussi, asseoir la puissance de celui dont ils racontent le parcours. Le merveilleux est presque, pour eux, une modalité narrative.
La virginité de Marie pendant sa grossesse montre sa disponibilité spirituelle, « en vue du Fils ». Si cette virginité de Marie est une figure, que le couple ait eu des relations sexuelles ou non devient une curiosité inutile. Curieusement, le monde catholique, alors qu’il évoque parfois « la fille de Sion », non seulement ne tire aucun enseignement de l’expression « vierge d’Israël », pour exprimer l’amour qui existe entre le peuple et son Dieu, mais ne l’utilise pas pour tenter de comprendre la virginité de Marie.
Pourquoi l’Eglise catholique a-t-elle oublié les prophètes qui disent l’amour entre Dieu et son peuple à travers la figure d’une noce dont l’épouse doit rester « vierge des idoles « parce que cette virginité garantit son amour ?
Pourquoi a-t-elle si peu tenu compte du fait que, dans la tradition juive, la virginité est un état nécessaire mais passager ? Le sujet central des évangélistes n’était pas de dire le magique d’une naissance surnaturelle, mais la grandeur de cet enfant divin.
Peut-être faut-il imputer ces manquements à la violence des rapports entre les communautés juives et chrétiennes, visible dès le 2ème siècle, jusqu’à une rupture quasiment complète à la fin de l’Antiquité. Cet abîme creusé a compromis la transmission.
Un facteur historique a pesé lui aussi dans la balance pour magnifier la virginité physique des femmes. Dans l’empire romain, la virginité a pu être vécue comme un état positif. Elle a permis à de nombreuses femmes d’éviter la tutelle d’un mari. Aussi, dans l’esprit des Pères de l’Eglise, la virginité n’était pas une amputation de la liberté mais au contraire le moyen de la garantir.
Au cours des siècles suivants, l’Eglise, devenue une puissance temporelle, a politisé la figure de Marie. Ainsi, à des clercs que la Réforme grégorienne (11ème siècle) établit en piliers de l’Eglise et à qui on impose le célibat (12ème siècle), la figure d’une Marie toujours vierge est la bienvenue.
On voit ici dans toute son ampleur le désastre causé par une institution qui, pour donner satisfaction à son « personnel » nie sa qualité première, celle d’être le peuple de Dieu. C’est à sa vocation profonde qu’elle manque.
Dans cette décision politique, les grandes perdantes sont évidemment les femmes et ce, dès la fin de l’Antiquité. Nous avons vu qu’une lecture fondamentaliste leur a donné la virginité comme modèle.
De nombreux Pères de l’Eglise ont laissé parler leurs fantasmes et Rome s’est fourvoyée avec cette notion de virginité perpétuelle.
Comment revenir en arrière quand on estime ne jamais se tromper ?
Comment se dire fidèle à l’Evangile et étouffer son message ?
Tout cela est très grave parce que les femmes ayant cessé de s’absorber dans le dolorisme marial des siècles passés en ont désormais assez de ce modèle schizophrène d’une Marie vierge et mère, et préfèrent aujourd’hui quitter l’Eglise.
De la virginité à l’exaltation de la pureté
La virginité induit l’absence de relations sexuelles et donc de plaisir sexuel.
L’Eglise a jeté dès l’Antiquité une suspicion d’impureté sur tout rapport sexuel. Ce faisant, elle a limité la place du plaisir au strict besoin de la procréation. Si Marie procrée sans rapport sexuel, elle échappe au plaisir. Il faut s’interroger sur la réalité d’une inquiétude masculine devant le plaisir féminin. Comme s’il fallait le nier. On aurait, au contraire, attendu du christianisme qu’il valorise le plaisir mutuel comme la conséquence heureuse d’une alliance. Mais ce n’est pas en termes de libération et d’autonomie des femmes que raisonne le patriarcat.
Par ailleurs, l’amalgame virginité-pureté s’est invité dans le débat. Comment le magistère n’a-t-il pas mesuré le danger de « décorporer »la mère du Christ pour en faire un être hybride, à peine humain ?
Lire p 82,83,84.
Il reste à s’interroger maintenant sur le contenu de la maternité de Marie qui impacte tant la vie des femmes depuis des générations.
4. Une maternité particulière
Il est paradoxal que Marie ait été considérée comme le modèle de la mère, alors que sa maternité est unique.
Les ecclésiastiques ont donné en modèle de la femme idéale ce paradigme inatteignable : une mère vierge. Nous ne pouvons que refuser avec la plus grande vigueur de comparer cette maternité particulière à celle que vivent les femmes du commun.
Interrogeons le témoin majeur de cette maternité hors normes : Jésus.
Dès le début de sa mission, il refuse tous les liens qui entraveraient cette mission, en particulier les liens familiaux, et d’abord celui qui le rattache à sa mère :
« Qui sont ma mère, qui sont mes frères ? (Marc, 3, 33-34)
« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, …
Il envisage même l’hypothèse d’un éclatement de la cellule familiale pour le suivre (Luc 14, 26) « Je suis venu mettre la division… père contre fils et fils contre père …
Jésus veut instaurer une maternité et une fraternité sociales bien plus larges que celles du sang. Là est une fécondité bien plus fructueuse que celle des simples liens du sang :
« Personne n’aura laissé maison, femme, …à cause du royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci et dans le monde à venir, la vie éternelle. » (Luc 18, 29-30).
Une maternité à connotation, elle aussi, symbolique
Demandons-nous un instant comment Marie a pu entendre de tels propos, sinon par un lourd travail intérieur qui l’a poussée vers une radicale conversion ?
En effet, que devient la notion d’affection sans limites entre la mère et son enfant à une époque où les femmes n’étaient reconnues que si elles devenaient mères ?
De fait, Marie n’y renonce pas sans effort. (Ex : Quand Jésus, à 12 ans, reste au temple et que ses parents le cherchent partout.) En Marie se croisent et se heurtent, sans doute, la mère selon le sang et la mère du Christ qui doit le laisser à sa mission.
Mais cette distance mise par Jésus est aussi un avantage. Il lui dessine une place nouvelle, celle de disciple.
Jésus est peut-être le premier de l’histoire occidentale à offrir aux femmes une vocation hors de leur maternité.
Quel regret que l’Eglise ne soit pas consciente de son infidélité au message du Christ et de l’amputation qu’elle impose aux femmes en continuant à valoriser la virginité ou la maternité comme les seuls accomplissements qui leur soient offerts. Jean-Paul II et Benoit XVI ont persisté à affirmer que la dignité de LA femme part du modèle marial, un modèle exclusivement maternel et ils ont toujours entretenu le parallèle entre Eve et la sainte femme soumise et obéissante qu’est pour eux Marie.
Marie, une vraie femme d’Israël
Marie a assumé sa judéité. Sa posture de femme juive est inscrite dès le début de l’Evangile de Luc, dans le Magnificat où il la décrit comme une vraie fille d’Abraham, ancrée dans la foi de son peuple. Marie participe à l’accomplissement des Ecritures en acceptant une place unique, celle de mère du Messie, Mère juive, donc.
Elle a fait circoncire son fils. Elle lui a enseigné la Torah. Elle s’est mise en danger pour son fils dès l’Annonciation, puis jusqu’à sa présence à la croix et dans la chambre haute alors que les adeptes de ce « perturbateur » Jésus sont pourchassés.
De ce fait, Jésus est juif, né dans le peuple juif, vivant selon la loi juive qu’il vient universaliser sans jamais renier son héritage.
Mère juive, Marie l’est à Cana, lieu de noces. Elle n’a pas le moindre doute sur la puissance de Jésus. C’est dans ce miracle qu’elle fait naître Jésus comme envoyé de Dieu.
Au moment de mourir, Jésus fait de Marie la mère de Jean et de Jean, le fils de Marie. Par ce biais, il intègre toute la communauté au cœur de cet enfantement nouveau. Nous devenons tous frères et sœurs par Marie, dont Jésus se détache en la nommant « femme ». Cette dénomination surprenante et symbolique marque une prise de distance entre notre humanité et sa divinité.
Enfin Marie est mère de Dieu, décision du Concile d’Ephèse en 431. A la suite de ce concile qui a beaucoup interpellé les théologiens d’alors, il faudra attendre le Concile de Chalcédoine pour aller au bout de cette affirmation. En effet, que cette maternité soit divine réinterroge l’identité de Jésus. Ce Concile dit : « Jésus est vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni changement ». Les débats seront vifs pour montrer que l’existence du Fils de Dieu né de marie ne commence pas en elle.
Conclusion : La maternité de Marie, comparable à aucune autre, ne peut être proposée comme modèle aux femmes. Elle doit être comprise dans le registre symbolique, à la fois parce qu’elle est inimitable et parce qu’elle concerne tous les croyants. Sa raison d’être est de signifier la grandeur du Fils ainsi engendré, le Messie.
2ème partie
Les pièces à conviction
Maintenant que nous avons libéré Marie de toute cette surcharge patriarcale et cléricale, nous allons rassembler les pièces à conviction de notre enquête.
La figure de Marie ne peut décevoir car elle porte en elle la promesse d’ensemble du message évangélique.
Marie, la mère de Jésus, ne peut être celle qui impose aux femmes un destin de soumission. Elle ne peut enfermer les croyants dans des impasses. Elle ne peut que les en libérer et renvoyer chacun à la grandeur de sa vocation de croyant.
Marie, mère du Sauveur, elle ne peut que tenir ouverte la porte qui conduit au salut.
Nous allons donc dans cette 2ème partie rassembler toutes les composantes de la « Marie des Evangiles. »
Marie, figure d’Israël
Marie est placée par Luc dans le récit de l’Annonciation en FIGURE de tout Israël.
En relisant ce récit, nous allons découvrir que sa structure même conduit à VOIR le peuple d’Israël dans son ensemble derrière la FIGURE de Marie, cette jeune fille au prénom le plus commun d’Israël qui vit dans une bourgade si peu connue des auteurs du temps, qu’elle les illustre toutes.
Détail souvent ignoré, ce récit est sans témoin. Nous sommes devant une scène intime.
Mais alors, qui nous en fait part ? Confidences de Marie qui aurait parlé à Joseph et Joseph aurait raconté à Luc ? Ou bien Luc a-t-il construit son récit ? Mais si Luc l’a bâti de toutes pièces, encore faudrait-il savoir lesquelles… Vers l’an 70, au moment où Luc termine son Evangile, rédigeant les deux chapitres dits des « Evangiles de l’enfance », Marie aurait eu entre 85 et 95 ans. Si elle avait rapporté les faits à ses proches, Luc, dont on connaît le souci d’une information sûre, aurait pu mentionner ses sources ou même fait parler Marie. S’il ne l’a pas fait, s’il a pris le risque de livrer à ses lecteurs un récit sans témoin, ne serait-ce pas parce que telle était son intention profonde.
Une annonce faite au lecteur
Comment savoir ce qui s’est vraiment passé dans la maison de la jeune Marie ?
Luc est-il crédible ? Le lecteur va se questionner. Il devient un acteur essentiel du processus, non seulement de la réception mais de la transmission du récit.
Ce questionnement laisse suggérer qu’il y a ici, au-delà de l’ « Annonce faite à Marie », une « Annonce faite au lecteur », et celui-ci est sommé de se prononcer.
Il nous faut retracer le cheminement de ce récit sans témoins et découvrir le cœur du message délivré.
Luc fait de ce récit la scène initiale où va apparaître la jeune fille qui sera au cœur du dispositif su salut. Il doit donc capter son auditoire avec des évocations qui lui sont familières. Or, elles font précisément résonner à l’esprit de tout lecteur juif des thèmes bibliques bien connus de tout Israël.
Ainsi, Marie reçoit la visite de l’ange de la même manière que Dieu visite son peuple. Elle est comblée de grâce, c’est-à-dire choisie par le Seigneur comme le peuple l’a été, par pure miséricorde divine. Marie ne refuse pas d’entendre l’ange, elle écoute. Elle a la crainte de Dieu, comme Israël en a la crainte (ce n’est pas la peur, c’est cet attachement respectueux de celui qui suit son Dieu.)
Ensuite, par la question de Marie : « Comment cela se fera-t-il puisque je n’ai pas de relations conjugales ? », la jeune fille montre à la fois qu’elle veut comprendre, qu’elle est disponible à l’Esprit, et qu’elle est en quête, ce principe central de la spiritualité juive. La quête (ou « derech » en hébreu) est une attitude devant le monde, une gourmandise devant la vie, œuvre du Créateur. Être sans cesse en quête de Dieu est la consigne première que donne le judaïsme à ses membres. Marie possède donc cette qualité offerte à tout le peuple.
Enfin, Marie fait alliance, selon le grand modèle de l’alliance proposé au livre de l’Exode et au livre de Josué où tout Israël choisit le Seigneur. Comme Israël, Marie dit OUI, elle obéit à Dieu, c’est-à-dire qu’elle écoute et accepte la proposition divine. Au risque de transgresser l’ordre moral des hommes, elle adhère au projet de Dieu.
Nous découvrons donc que cette jeune fille, en perpétuelle recherche, prête à trouver en toutes choses la présence et l’action de Dieu, est figure de l’Israël tout entier qui accueille l’enfant et réalise la promesse d’un messie sauveur.
Ainsi Luc, qui peut-être n’a jamais vu Marie, a peint la jeune fille juive selon le cœur de Dieu.
A ces qualités, Luc veut ajouter des caractéristiques propres à marie : sa liberté intérieure, sa capacité d’autodétermination et sa foi consciente et active. Elle décide de sa vie sans laisser les ingérences sociales et religieuses entraver sa disponibilité.
La conséquence majeure de cet usage métaphorique d’un personnage hissé au rang de figure, c’est de pulvériser toute prétention à faire de Marie un modèle pour les seules femmes.
En conclusion, Luc, dans ce récit « inaugural », expose tout son projet à travers Marie, figure d’Israël. Un sauveur nous est promis. Si cette jeune fille l’a accueilli, en préfiguration de tout Israël, tout lecteur peut faire de même.
Le Magnificat
Vient ensuite une analyse très approfondie du Magnificat comparé au cantique d’Anne, la mère du prophète Samuel. Il y a une proximité d’intention entre les deux textes. Le cantique de Marie est fortement inspiré de celui d’Anne.
Si Marie exulte de joie, c’est qu’elle perçoit en elle l’accomplissement du dessein de Dieu annoncé par Isaïe : « Voici, la jeune femme est enceinte. » (7, 14 ). Le sujet central de son propos, c’est son Seigneur. Elle ne peut se séparer de sa présence.
La logique de Dieu n’est pas la logique humaine. Seul Dieu peut ce qui est impossible aux hommes. Marie ne vient pas raconter une simple histoire de naissance. Nous ne sommes pas dans un schéma de liens maternels classiques. C’est pourquoi aucun des 4 évangiles ne mentionnera de complicité affective entre Jésus et sa mère. Au contraire, Jésus déconstruira les liens familiaux au profit des liens de la foi.
Marie annonce le programme qui sera confirmé par le discours que Jésus tiendra sur la montagne : les Béatitudes.
La joie de Marie est là car l’Ecriture s’accomplit. Marie devient le symbole de l’élévation des humiliés. Derrière le propos de Marie, il faut voir le programme de Jésus. Les temps sont accomplis. En Jésus, la libération est déjà opérée. Il reste à la mettre en œuvre.
Maintenant, nous pouvons reconstruire la figure de Marie telle que les Evangiles nous la livrent.
3ème partie
RECONSTRUIRE
Marie, jamais trop humaine
Pour Israël, l’humanité consiste à être responsable de soi et d’autrui.
Le bonheur de Marie n’était pas « seulement » d’être enceinte, mais aussi de savoir qu’avec cet enfant-Dieu, le salut s’était approché.
Car l’humanité selon Israël – et selon ce que nous, Sylvaine et Anne croyons – n’existe vraiment que si elle inclut, dans sa définition même, la quête d’un au-delà, précisément celui qu’annonce le Sauveur.
Par sa vie, ses guérisons, son enseignement et sa Passion, le Christ va montrer le chemin vers une humanité accomplie, réconciliée, qui ne laisse personne sur ses marges et se sait appelée par plus grand qu’elle. L’humanité de Marie intègre cet appel.
Marie est la personne la plus proche d’un Jésus qui est à la fois un homme inséré dans une histoire humaine précise et le Verbe de Dieu, autrement dit le Christ, l’un de la Trinité. Marie devient la compagne privilégiée du croyant qui veut méditer sur le mystère du Christ. Le lieu initial et indépassable de l’incarnation est le corps d’une femme.
Marie prophétesse
Marie offre les caractéristiques habituelles des prophètes.
Déjà, à l’Annonciation, l’Esprit vient sur elle, comme il a autrefois « fondu » sur les Juges, sur les prophètes, sur le roi David. L’Esprit les occupe totalement et leur assigne ce qu’ils doivent faire. Ils sont les « porte-parole » du Seigneur.
Ils annoncent à temps et à contretemps, ils annoncent au peuple son salut, sa délivrance ou la colère de Dieu.
Précisément, au temps de Marie, les prophètes semblaient se taire, le silence devenait lourd. L’attente était forte. Par conséquent, Marie la « comblée de grâce », exauce l’aspiration d’Israël.
Marie est chargée de témoigner que cet enfant semblable aux autres, hormis le péché, est Dieu qui vient. Car c’est au Fils de Dieu que Marie apprendra à parler, c’est le Fils de Dieu qu’elle prendra dans ses bras pour lui éviter les pierres et les ronces. Désormais, la parole de Dieu a un nom, une odeur, une voix, un regard. Dieu a pris cœur.
Un autre trait majeur.
Marie a dû se préparer à annoncer un Dieu à rebours des images de toute puissance qu’elle pouvait détenir par sa fréquentation du Premier Testament. Comment la fragilité et la dépendance sauvent-elles ? Comment comprendre que ce Dieu de faiblesse, dans la paille de la crèche, puisse apporter le salut ?
Le comprendre exige un détour radical.
Le Christ est sauveur parce qu’il oblige chacun à venir au « secours »de son prochain. En devenant sauveur, je me sauve. Je me sauve de la fermeture sur moi-même, je m’enrichis d’autrui. Le salut vient de l’aide mutuelle que les êtres humains se portent. Telle est une des caractéristiques majeures de la proposition juive et chrétienne. Elle affirme que le salut vient de l’aide mutuelle que les êtres humains se portent. Souvenons-nous qu’il s’agit de la consigne première donnée par le Créateur au premier couple : que chacun soit l’aide de l’autre.
Plus près de nous, c’est aussi le témoignage d’Etty Hillesum , qui, confrontée à la barbarie nazie, étend la consigne bien au-delà des hommes, jusqu’à Dieu lui-même :
« Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire, dit-elle au Seigneur, ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider et, ce faisant, nous aider nous-mêmes. »
Quand Marie chante dans le Magnificat que le « Tout- Puissant » a fait pour elle des merveilles, elle sait de quoi elle parle.
Il faut, en effet, beaucoup de puissance pour parvenir à insuffler aux êtres humains la venue d’un Dieu de faiblesse, aussi éloigné du désir de pouvoir qui les habite et des conceptions habituelles du divin.
Marie pleinement humaine
Marie est insérée dans une humanité ordinaire.
Elle a su tenir les yeux ouverts devant un enfant déroutant, qui en imposait dès l’enfance aux docteurs de la Loi, un homme qui s’est opposé à sa propre famille , puis au Temple, au point d’en mourir , un homme qui était à la fois « comme les autres et différent d’eux ».
Marie est une voix que toute personne peut entendre, d’où qu’elle soit. Marie élève la jeune fille d’Israël au rang d’une humanité qui, collectivement, est « capax Dei », capable de Dieu. Quelle fécondité dans cet enfantement !
Au service de son Fils
La mission prophétique de Marie est de toujours annoncer son Fils, dès le premier jour de sa grossesse.
Marie vit une grossesse qui l’entraîne bien au-delà de toute gestation humaine, jusqu’à la fin des temps que le Christ inaugure.
Mais il y a plus. Marie a dû accepter que cet enfant qu’elle avait reçu dans son sein, préexistait depuis toujours en Dieu. Marie a dû apprendre à dire : Il est depuis toujours en Dieu.
Le théologien Joseph Moingt émet l’idée que cette préexistence est une proexistence . Le Christ est en avant de nous. Il marche devant, entrainant l’univers à sa suite et donnant sens à toutes choses.
Nous avons fait ressortir le caractère exceptionnel de la mission de Marie.
Lire p 169 Jean Paul Sartre
Prophétesse d’un genre inouï, porteuse de la Parole, Marie a fait descendre les choses du Ciel sur terre. Marie, mère de Jésus
La sobriété de Paul et de Marc
Le court et unique propos de Paul annonce que Jésus est « né d’une femme » (Galates 4, 4). Jésus est pleinement humain.
Ce constat est important pour contrer le docétisme, hérésie apparue très tôt, qui nie la pleine humanité du Christ. De même, Marie n’est guère présente chez Marc. Marc présente la famille de Jésus : Marie, mais aussi ses frères, dont Jacques de Jérusalem, « le frère du Seigneur « qui appartiennent au clan qui s’oppose à Paul. Cette confrontation entre « Eglises » serait peut-être une explication du silence de Marc.
Mais il se peut aussi que les préoccupations des premiers disciples portent moins sur la biographie de Jésus que sur son message. Les écrits de Paul et de Marc sont les premiers du Nouveau Testament et ils sont d’abord destinés à annoncer le Fils de Dieu Sauveur.
Chez Matthieu, le pouvoir d’engendrement de Marie
« Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l’on appelle Christ. »
Ce n’est pas Marie qui est l’épouse de Joseph, mais c’est Joseph qui est mentionné comme l’ « époux de Marie ». Rôles à l’envers de toutes les conventions sociales de l’époque. ! Ce renversement hiérarchique signale aussitôt le personnage important du couple.
Ainsi, Matthieu privilégie la position de Marie comme mère de Jésus. Elle sera mère de l’Emmanuel « Dieu avec nous « et il ancre sa maternité dans la généalogie messianique en la référant à Joseph.
Il y a ainsi deux manières de présenter Marie à partir de cet Evangile.
Soit l’on s’en tient à la version traditionnelle qui brosse le portrait d’une personne effacée, silencieuse, puisqu’aucun mot d’elle n’est rapporté, qui demeure à distance des actions du divin Fils que l’Esprit lui a donné.
Soit l’on mesure tout ce qu’il a dû en coûter à un rapporteur tel que Matthieu, très imprégné des traditions de son pays, pour reconnaître que Marie est le vecteur principal de la venue de Jésus dans le monde .Joseph n’est plus que son époux. Marie assume à la fois l’humanité de son Fils et sa divinité en l’engendrant par l’action de l’Esprit.
Ce tableau présente Jésus selon 3 perspectives :
Il est divin, car engendré de l’Esprit.
Il est en continuité avec le Premier Testament car Marie est la jeune fille décrite par Isaïe
Et il est pleine ment humain car Marie assume la place ordinaire d’une mèrede famille.
Marie, mère du Christ
C’est ce que souligne l’Evangile de Jean, rédigé plus tard que les synoptiques.
Dans le récit des Noces de Cana, c’est Marie qui est conviée et son fils Jésus l’accompagne. C’est Marie qui amorce le dialogue et, en signalant le manque de vin, donne le tempo.
« Ils n’ont pas de vin (et non pas Ils n’ont plus de vin) » Marie ne suggère-t-elle pas déjà que ce n’est pas le vin de la vigne qui leur manque, mais un « autre vin » que seul son Fils pourrait donner ? Marie songe à ce vin précieux et non au simple vin du banquet de Cana. Elle met Jésus en face de sa mission d’une façon radicale. Si Jésus « se rebiffe », il annonce pourtant qu’il existe « une heure » vers laquelle il s’achemine. D’où vient l’audace de Marie ?
Elle connaît son fils de 2 manières :
1. Son expérience de mère.
2. Et le prologue que Jean a placé en tête de son Evangile et que, pour la vraisemblance de l’exposé littéraire, Marie doit connaître. « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, nous l’a dévoilé » Cet enfant vient du sein de sa mère, mais il serait aussi dans un autre sein, celui de son Père du ciel.
Marie voit son Fils sous le prisme de cette parenté majeure avec le Père, dont le Prologue dit qu’elle existe depuis « le commencement. » Jésus oppose un vif retrait à cette invitation qui traduit le trouble intérieur qui l’affecte : « l’heure » n’est pas venue. Mais déjà Jésus ne peut l’oublier. Nous assistons à une nouvelle mise au monde, à un accouchement.
Ce second accouchement ne s’achève pas à Cana. Le travail de Marie durera jusqu’au pied de la croix, où nous la retrouvons.
Au pied de la croix
« Femme, voici ton fils … voici ta mère. »
Marie est destinataire d’un message particulier, lié à son identité. Ce court dialogue amorce des liens d’un autre ordre entre Marie et le disciple non nommé. Le « bien -aimé » à qui Jésus confie sa mère laisse place à tout disciple et désigne le lecteur lui-même à travers lui.
Ainsi, Jésus intègre toute la communauté au cœur de cet enfantement d’un nouveau type.
Jésus donne Marie comme mère au disciple. Elle devient participante de la communauté des disciples. « Dès cette heure », dit Jean. Une autre heure commence dont le disciple bien aimé et Marie seront comptables.
Jésus crée une filiation définitive entre Marie et chacun de nous, pour tous les temps.
Création de la communauté nouvelle fondée sur Marie et Jean, un homme et une femme, comme en écho au 2ème chapitre de la Genèse. Stricte égalité, en fidélité naturelle au récit de la Création.
Marie, modèle du disciple
Ecouter, discerner, obéir, accueillir, comme un vrai disciple
Plusieurs épisodes montrent que Marie est disciple :
- L’Annonciation où Marie montre une écoute intelligente.
- Dans le Magnificat où elle se montre très lucide sur l’abus de pouvoir.
- Au pied de la croix, où, libérée de sa maternité biologique, elle figure un accueil sans aucune discrimination dans la vie présente et future de cette communauté.
- Au début des Actes des Apôtres, Marie participe en personne à cette première assemblée croyante : « Ils se retrouvent tous d’un même cœur, pour prier »
Il nous paraît important qu’un chrétien annonce l’Evangile avec Marie, à partir de son acquiescement à une humanité ordinaire, terrienne, humble et attentionnée, capable, sans éclat inutile, d’une transgression risquée et d’une audace tranquille.
Lire p 204, 205
