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Eglise Protestante Unie de Villefranche sur Saône

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ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
10 juin 2026

Atelier de Lectures Oecuménique du 4 juin 2026

Ouvrage présenté par Christiane Desroches

Albert Schweitzer

Albert Schweitzer est né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg (en Alsace allemande), fils de pasteur. Il est mort le 4 septembre 1965 à Lambaréné (Gabon) où il est enterré ainsi que sa femme Hélène décédée en1957 et sa fille Rhéna(1919-2009)

Il fut pasteur, théologien libéral, philosophe, musicien (spécialiste de Bach), médecin. Sa vie forme un ensemble cohérent : étudie la musique de J.S.Bach, mystique, et il donne des concerts pour financer sa mission à Lambaréné ;  ses études théologiques, son appel en mission qui l’entrainent dans des études de médecine. Le théologien est méconnu, dans l’ombre du docteur et de l’opposant à la bombe.

Il développa un hôpital dans la forêt tropicale, à Lambaréné, à partir de 1913. Au cœur de sa démarche se trouve le « respect de la vie » et une indignation devant la souffrance. Il est tourné vers l’action car « homme au service d’autres hommes ». Pour lui c’est dans l’action qu’il éprouve sa foi, contrairement à l’idée protestante que c’est la foi qui fait agir.

Il a une double nationalité, française et allemande. Il est né de parents français devenus allemands lors du rattachement de l’Alsace Moselle à l’empire allemand en 1871. Après la 1ère guerre mondiale il redevient Français en application du traité de Versailles en 1919. La plupart de ses ouvrages sont écrits en allemand, traduits tardivement pour quelques-uns. C’est au début de 1950 que la France découvre qu’il est citoyen français. Il se heurte à la critique virulente de Roland Barth. 

Après la 2ème guerre mondiale l’inquiétude augmente devant la montée du péril nucléaire. Schweitzer reçoit le prix Nobel de la paix en 1952 pour son œuvre humanitaire. Lors de son discours de réception, en 1954, il exprime son opposition au nucléaire.

Il partage son temps entre l’Europe (tournées pour financer son hôpital) et Lambaréné.

Il s’inscrit dans la lignée du protestantisme libéral, courant théologique qui critique les conceptions traditionnelles et qui s’efforce de repenser et de reformuler le message chrétien. 

Dès 1901 il publie « le secret historique de la vie de Jésus »

De 1901 à 1904 il écrit ses « Propos sur le N.T. »

En 1903-1904 il écrit « J.S.Bach, le musicien poète »en français, qu’il complète avec un 2ème volume en Allemand

En 1906 il publie une « histoire des recherches sur la vie de Jésus ». La parole de Jésus « Toi, suis-moi » détermine sa vie, son choix de l’Afrique.

En 1930 il publie « La mystique de l’apôtre Paul »

Pour Schweitzer le monde ne doit être ni méprisé ni idéalisé mais transformé par l’action de Dieu dans les hommes.

 

Présentation des Propos

Ce sont 33 chroniques publiées entre 1901 et 1904 dans un journal protestant diffusé à l’époque en Alsace Lorraine protestante. 

Schweitzer est la figure du protestantisme libéral strasbourgeois qui lutte contre « l’absence de réflexion et la prétention à composer une croyance pour la seule raison qu’elle appartient à une certaine tradition de l’Eglise. »

Il insiste sur la nécessité de la connaissance et de la liberté.

Ses Propos sur le NT forment une sorte de résumé de la pensée théologique et philosophique de Schweitzer. Les biographies de Schweitzer ne mentionnent pas cet ouvrage de jeunesse. Une nouvelle édition des Propos fut publiée au moment de la célébration du 150ème anniversaire d’Albert Schweitzer.

Dans ses Propos Schweitzer s’appuie essentiellement sur Marc, le plus ancien et le plus concis des évangiles, donc le plus crédible.

Les Propos suivent la vie de Jésus, en retrouvant une certaine chronologie, notant les trous, les questions que l’on peut se poser sur sa vie. Il tente de dégager la vérité historique et de montrer la part d’invention des évangélistes. Il note très souvent : «Les choses n’ont pas dû se passer ainsi » 

 

J’ai tenté une certaine composition dans les Propos

Ch1 à ch5  la nécessité de connaître les textes de la Bible

Ch6 à 8  la naissance et l’enfance de Jésus

Ch9 à 12  l’histoire d’Israël, les Pharisiens et les Saducéens, pour situer Jésus dans son époque

Ch13 à 33  vie publique de Jésus

 

  1. Ch1 à ch5  Connaître la Bible

Schweitzer utilise cette image : « La foi est comme ce champs qu’il faut de temps en temps labourer en profondeur afin d’en extirper la mauvaise herbe des superstitions, des préjugés et de l’indifférence. A cette condition seulement elle pourra croître, saine et juste ».

Pour cela Albert Schweitzer souligne l’importance du savoir, de la recherche, de la critique. « Nous autres protestants, nous tenons en haute estime le savoir appliqué aux choses de la foi ». Pourtant la foi ne dépend pas de l’intelligence. Le savoir est compatible avec la foi, il l’éclaire et l’anime.

La Bible a été écrite par des hommes qui ont interprété les intentions de Dieu et les ont mises en pratique.

Le christianisme repose sur l’union de l’humain et du divin. Dans le N.T., comme en Jésus, comme dans le royaume de Dieu, le divin et l’humain sont liés et vont de concert.

 La parole de Dieu n’est vivante pour nous que lorsqu’elle s’exprime du cœur des hommes. Chacun annonce l’Evangile à sa manière, d’où des contradictions. Chacun de nous a sa manière propre d’appréhender l’Evangile, sa manière originale de croire. 

Pourquoi l’écriture écrite par des hommes est-elle la parole de Dieu ? Parce que la raison humaine seule n’aurait jamais pu forger une vérité de cette nature ; elle vient de l’esprit de Dieu. Elle est humaine parce qu’en elle des cœurs humains s’expriment et disent l’Evangile de façon différente.

Les premiers chrétiens croyaient la fin du monde imminente. Les paroles de Jésus étaient transmises oralement. Puis la fin du monde n’arrivant pas, le besoin de fixer par écrit ce qui avait été dit s’est fait sentir. D’où les évangiles. Il y a un grand nombre d’évangiles même si le canon n’en a retenu que 4. Chaque communauté retenait l’évangile qui lui convenait le mieux. Luther, dans sa préface du NT, écrivait que nul ne fasse de son simple avis sur les écrits sous le nom de l’un ou l’autre apôtre, une loi en vue de l’imposer aux autres. Que chacun garde sa liberté.

Avant l’imprimerie il n’y avait pratiquement que les Eglises qui possédaient la Bible (chère car copie longue). Il reste environ 1500 de ces anciens documents, souvent détériorés. Ils se présentent sous forme d’une succession de lettres, sans intervalle entre les mots, sans ponctuation et sans répartition en chapitres et versets (répartition en chapitres au 13ème siècle).

Le NT fut d’abord écrit en grec puis il y eut des traductions, notamment latines. En 383 Jérôme écrit la Vulgate, imparfaite. En 1590 le pape Sixte v impose une nouvelle Vulgate. La traduction de Luther en allemand, en 1522, ne cherche pas à traduire le mot à mot mais veut rendre vivant l’esprit des Ecritures. C’est la meilleure traduction pour Schweitzer.

 

  1. Ch6 à ch8  Naissance et enfance de Jésus

Les disciples savaient peu de choses sur Jésus :

– que sa famille de charpentiers était établie à Nazareth

– qu’il avait plusieurs frères et sœurs

Durant sa vie on s’est peu préoccupé de lui, de ses origines. Il ne parle pas de lui. Mais s’il était le Messie, il devait être de la descendance de David et être né à Bethléem d’après l’AT. Ce n’est qu’après sa mort que les disciples le pensent Messie.

Les premiers chrétiens ont repris ces idées pour prouver que ce qui était écrit sur le Messie s’était accompli en Jésus.

Marc et Jean ne commencent leur récit qu’avec les débuts de la prédication de Jésus en Galilée.

Matthieu et Luc ont voulu porter un témoignage sur sa naissance mais on a des différences dans le récit et la généalogie. 

La foi des disciples était fondée uniquement sur ses paroles et sur ses œuvres.

 

La naissance

Jésus est-il né de manière surnaturelle ou engendré de façon naturelle ?

Les disciples ont eu besoin de surnaturel car la nature de Jésus diffère tellement de la nature humaine ordinaire. Il est tout autre que nous. Difficile de penser qu’il est venu au monde de la même manière que nous. D’où l’idée que c’est l’esprit de Dieu qui l’a appelé à la vie. Mais une naissance naturelle n’enlève rien à sa grandeur et à sa sainteté.

Cette question était peu importante pour les 1erchrétiens mais le fut plus tard. Eux, ils s’attachaient à la croix et à sa résurrection.

Pour Paul, J.C. est fils de Dieu par sa nature, par son esprit, non par sa naissance. Le texte d’Esaïe en hébreux évoquait une « femme » accouchant ce qui a été traduit en grec par « jeune fille » d’où l’idée d’une vierge.

La foi en Marie a pris de plus en plus d’importance (culte marial). Elle-même serait née de façon surnaturelle, puisque mère du Messie. Elle est même placée à côté de Dieu et de Jésus 

Albert Schweitzer nie l’aspect merveilleux de la naissance de Jésus, mais il écrit « que dans chaque être né sur terre il y ait une étincelle de l’Esprit divin, c’est le vrai miracle ».

Les évangiles de l’enfance non-retenus dans le NT sont des récits merveilleux (ex : l’évangile du pseudo-Thomas). Les habitants de Nazareth n’ont rien remarqué d’extraordinaire chez le jeune Jésus. C’est Jean Baptiste qui fut un signe pour lui. Il laisse ses outils de charpentier et s’en va vers le Jourdain.

 

  1. Ch9 à ch12  Israël de l’exil au temps de Jésus pour situer Jésus dans son époque

Après l’insurrection des Macchabée, Simon Macchabée réunit les 2 pouvoirs, temporel et spirituel. Pompée profite des dissensions dans la famille régnante pour s’emparer de Jérusalem en -63. La Judée devient une province romaine. Les soulèvements sont réprimés. Hérode régna de -4 à +38ap.J.C.

           C’est la diaspora qui constitua une avant-garde du christianisme. 

Les Saducéens forment la caste sacerdotale de Jérusalem, ils élisent le grand prêtre, occupent les postes élevés dans le temple. Ils se prétendent  descendants de Sadoc, grand purificateur de David et de Salomon.

Les Pharisiens sont des laïcs, particulièrement pieux. Après la révolte des Macchabée, ils connaissent une influence grandissante.

Après l’occupation syrienne la classe sacerdotale est occupée par les affaires du monde, les guerres, et il s’installe des mœurs païennes gréco-romaines. Des hommes dévoués à la loi se séparent des prêtres pour former le groupe des Pharisiens, les « séparés ». Leur but est d’élever le peuple d’Israël au rang de peuple de Dieu. Pour eux la volonté de Dieu est bonne, quels que soient ses effets. La domination par une puissance étrangère se veut être une purification (cf. psaumes).

Avec l’influence grandissante des Pharisiens la construction de synagogues pour éduquer le peuple et entendre la loi, se développe. 

2 tendances se dessinent :

 – les rigoristes, comme Shammaï, pour qui être pieux c’était observer une série de règles, sans plus (613 règles quand même !).

 – les libéraux, comme Hillel, pour qui devait exister une loi suprême intégrant et résumant toutes les autres (cf. question de Jésus : « quel est le 1er de tous les commandements ? » (Marc12, 28-34).

Le mouvement religieux des pharisiens a relevé le niveau de spiritualité du peuple juif. 

L’espérance messianique commence avec le déclin de la royauté. Le peuple est nostalgique de David. Esaïe exhorte à l’espoir. Le retour de Babylone devait ouvrir pour Jérusalem une nouvelle souveraineté, ce qui ne se produit pas. Désillusion. Avec la conquête de Pompée, l’espérance messianique renait à Jérusalem. Les Saducéens n’adhèrent pas à cette espérance qui peut produire des agitations dans le peuple. Les Pharisiens partagent cette espérance.

On attendait le retour d’Elie pour que celui-ci indique l’heure du jugement. La venue du Messie serait alors imminente. D’abord avec une vie terrestre, enseignant et agissant, endurant des souffrances puis se révèlera comme le Messie dans toute sa magnificence. Dans ce contexte apparait Jean Baptiste, sous le régime romain de l’empereur Tibère (14-37ap.J.C.). La Galilée est gouvernée par Hérode Antipas (-4av.J.C. à 39ap.J.C.). A Jérusalem règne Ponce Pilate.

Jean Baptiste remplace les ablutions de pureté par un baptême unique. Qui annonce-t-il après lui ? Elie ? Le Messie ? Le peuple comme les disciples ne voient en lui qu’un vrai prophète.

Quels liens demeurent entre Jésus et Jean après le baptême de Jésus?    Luc relate les conditions merveilleuses de la naissance de Jean, du choix du nom. Il établit un lien entre Elisabeth et Marie. Pour Jean, Jésus et Jean Baptiste ont exercé leur ministère l’un à côté de l’autre. Les partisans du Baptiste deviennent ceux de Jésus, et ils conservent le rite du baptême. Bien que Jésus n’ait pas baptisé durant son ministère.

 

  1. Ch13 à ch33  Vie publique de Jésus

Le baptême de Jésus est la 1ère information historiquement certaine de la vie de Jésus. D’après Marc, c’est par le baptême que Jésus découvre sa vocation messianique. Un évènement intérieur qui est rapporté comme un évènement réel, cosmique.

Question : à partir de quel moment de son existence terrestre Jésus fut-il le Messie et sut-il qu’il l’était ?

  • Pour certains à partir du baptême. Notamment parmi les vieux judéo-chrétiens qui ne reconnaissent pas le caractère surnaturel de la naissance de Jésus. Pour eux, c’est un homme né d’une manière naturelle, choisi par Dieu pour Fils et oint de son esprit lors du baptême.
  • Pour d’autres, Jésus est né de manière surnaturelle. Il confirme sa messianité par un comportement de pureté et Dieu envoie son esprit sur lui au moment du baptême. Dieu adopte Jésus en tant que Fils.
  • Vers le 2ème siècle un courant gnostique  pense que le Christ céleste qui vit en Dieu depuis le commencement des temps s’unit à l’homme Jésus lors du baptême.
  • Les plus anciens apôtres, Pierre et Paul, ne se préoccupent pas du sens du baptême. Jésus est le sauveur par la croix.

Les tentations de Jésus dans le désert sont le combat avec lui-même pour décider s’il accepte ou pas de suivre cette vie douloureuse.

Sur la trace générale, très lacunaire, certains jours ou semaines se détachent. Le récit de Marc, compagnon de Pierre et 1er évangéliste, est le plus crédible. Son récit est simple, sans raffinements littéraires.

Lors du 1er sabbat à Capharnaüm la parole est donnée à Jésus. On ignore le texte choisi et ce qu’il en a dit. Quand un possédé intervient, il le guérit. Tout ce qui est mauvais, toute maladie, tout état de dérèglement mental, était expliqué par l’intervention d’un démon. Jésus partage cette idée. Cet épileptique doit être impressionné par les paroles de Jésus, d’où son cri et sa crise. L’autorité et la compassion de Jésus l’ont calmé alors qu’il était épuisé. C’est ainsi que l’explique Schweitzer. Ce fut le début des « miracles » de Jésus. 

Jean Baptiste n’accomplit pas de miracles. Jésus donne des signes en accomplissant des miracles mais le peuple est loin de conclure à sa messianité. Un miracle signifiait qu’un être humain bénéficiait de la force divine et réussissait à vaincre les démons responsables des malheurs et des maladies.

Les signes qui apparaissaient étaient pour Jésus des instruments de la grâce de Dieu, non une affirmation de sa propre personne. Mais il y a toujours une recherche du merveilleux. Ce que l’on ne comprenait pas était interprété dans le sens du merveilleux, et l’on brodait en conséquence. 

C’est l’évangile de Luc, le plus tardif, qui raconte le plus de miracles.

Pour Schweitzer il n’y a pas lieu de reconnaître comme véridiques tous les miracles attribués à Jésus, ni de faire de cette croyance un critère de sa foi. Jésus a pu obtenir des guérisons par sa force spirituelle. Mais changer l’eau en vin… Ce qui détermine à avoir foi en lui, c’est sa personne, c’est la bonne nouvelle qu’il a annoncée. Les miracles nous montrent les actions de charité et de miséricorde accomplies par Jésus, manifestant aux hommes la puissance de l’amour qui sauve.

Prises de positions de Jésus

Question : Jésus vivait-il selon la loi ou se situait-il au-delà ? Sa manière de vivre était conforme à la loi : « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes », mais il l’interprétait : « mais moi je vous dis … ». La vie humaine doit être libérée. Extérieurement il se tient dans le cadre de la loi mais intérieurement il la dépasse. Il ne sent pas la nécessité de l’abroger, car elle disparaitra d’elle-même avec la venue proche du royaume des cieux.

Quant à son comportement avec les païens, on peut noter une évolution. Au départ il ne veut pas prêcher pour les païens ou les aider. Il s’adresse uniquement aux brebis perdues de la maison d’Israël. Les traits en faveur des païens se trouvent uniquement chez Luc. Seul chez Luc Jésus passe par la Samarie pour aller à Jérusalem. Et lui seul raconte la parabole du Samaritain et la rencontre des 10 lépreux. Dans son comportement, il est réservé vis à vis des païens, comme tout Juif. Mais il ne les considère pas impropres au royaume des cieux, au contraire. Il ne s’occupe des païens que lorsqu’ils viennent à lui en étant remplis de foi (cf. la Cananéenne). Il fait confiance à Dieu pour mener les païens à la vraie foi.

A propos des riches, Jésus parle avec mépris de la richesse et de la propriété en général. Nous avons du mal à nous reconnaître dans ses pensées. Il faudrait attendre que Dieu subvienne à nos besoins sans se préoccuper du lendemain. Le pays et l’époque de Jésus permettaient une certaine insouciance  (absence d’hiver, glanage, tradition de l’aumône). De nos jours c’est plus difficile, surtout dans les villes. Jésus est en attente d’une fin du monde imminente qui peut être gênée par l’attachement aux richesses qui nous détourne des réalités célestes. Il s’agit d’adapter les propos de Jésus à notre temps, tout en gardant certains de ses propos, comme « vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ».

Jésus attend de nous des actions audacieuses, dans la démesure. « Il te manque une chose : va et vends tout ce que tu as »

Il y a de nombreuses questions sur la vie sociale que Jésus n’a pas abordées. Dans l’attente d’une fin du monde, les aménagements de la vie terrestre n’avaient qu’une importance secondaire.

Il a quand même exprimé des idées négatives sur l’Etat. Il savait la cruauté des gouverneurs de Palestine (massacre des Galiléens, impôts excessifs…). Il sépare la religion de l’état : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Un état est toujours une violence, une coercition, même s’il est chrétien. Un état chrétien est un danger pour la religion. Une religion d’état entraîne une déformation de la religion car face à des intérêts terrestres. Pour A.Schweitzer Jésus prendrait certainement parti pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. (séparation en 1905 donc après la publication des Propos).

Dans notre monde, se pose la question de la science face à la religion. A l’époque de Jésus c’est la science de la Loi qui intéressait le peuple ; l’interprétation minutieuse des textes de la Loi occupait les intellectuels. Jésus répond aux pharisiens et saducéens en citant l’AT mais ne laisse pas la science pénétrer dans l’intimité de son âme. La science ne rend pas les hommes meilleurs spirituellement. Et notre science moderne étouffe souvent la réflexion personnelle sur le sens de la vie.   

Jésus s’est limité au petit pays de Galilée, il était inconnu des philosophes et des historiens, il n’a écrit aucune de ses paroles, et pourtant son œuvre s’est étendue au-delà des mers. Quand les apôtres ont constaté que Dieu prolongeait le temps de ce monde, ils sont allés semer la parole qui avait mûri en Galilée. Ils évoquent la croix et la résurrection.

Question : quelle fut la durée de l’activité publique de Jésus ?

Les disciples visaient à rapporter les paroles de Jésus, les circonstances où elles avaient été prononcées. Mais pas d’indications chronologiques ni de liaison entre elles. D’après les 3 synoptiques son ministère a duré 1 an : 1 seul voyage à Jérusalem, durant lequel il a trouvé la mort. Or il devait s’y rendre à chaque fête de Pâques. Pour Jean, Jésus se rend à Jérusalem 2 ou 3 fois donc son ministère serait de 2 ou 3 ans. Schweitzer opte pour 1 an, suivant Marc. 

Jésus enseigne avec beaucoup de paraboles, selon la manière orientale de parler (cf. les prophètes). Les 1ères sont plus courtes, elles évoquent la nature. Les dernières sont plus développées, plus sombres, elles parlent des problèmes de relations humaines. Jésus ne veut pas expliquer le mystère du royaume des cieux aux indifférents.  Que chacun interprète ses paraboles.

Quant aux Béatitudes Schweitzer pense que les paroles authentiques de Jésus sont plutôt chez Matthieu, car il ne pense pas que Jésus puisse maudire quiconque.  

Albert Schweitzer s’intéresse à un aspect particulier de Jésus dans le ch25 : la joie et le sérieux de Jésus. La joie fait partie de la personne de Jésus, ce que lui reprochent les pharisiens. Il répond aux invitations, invite ; pendant les repas partagés, il mange, boit, gaiement. Il aime la vie, la nature, les enfants. Il y a parfois une ombre, des scènes pénibles comme à l’égard de sa mère et de ses frères qui viennent le chercher (Marc13). Les liens de famille rendent la vie agréable, mais sont un obstacle sur le chemin du Royaume si on s’installe confortablement dans ce monde. Se mêlent en Jésus un esprit de joie et un esprit de sérieux.

Dans la 1ère période du christianisme le refus du monde a été poussé à l’extrême. Martin Luther a réagi, il a su retrouver en lui la joie évangélique.

D’après Schweitzer, le protestantisme représente davantage la joie de vivre de Jésus, le catholicisme plutôt son aspect sombre et grave. La morale chrétienne est personnelle. 

La mission (Luc ch9 ; Marc ch6 ; Matthieu ch10 ; rien dans Jean)

Chez Luc Jésus envoie en mission les 12 apôtres (12 tribus d’Israël), puis 70 de ses disciples (70 peuples païens connus à l’époque). Luc veut attirer l’attention sur l’entreprise missionnaire au temps de Paul. Il n’y a pas de 2èmeenvoi dans les autres évangiles. Les apôtres partent comme moissonneurs, les prophètes ayant semé.

Chez Matthieu la seule parole à crier sur les toits est « le royaume des cieux est proche ». Les gens entendaient l’amour de Dieu, l’obligation de la repentance, l’espoir du pardon, la promesse du salut. Comme au temps de la réforme avec l’idée de grâce, qui fit redécouvrir le sens de l’Evangile.

La fin du monde ne s’est pas réalisée, Jésus s’est trompé, mais les évangélistes ont gardé ces prophéties énoncées par Jésus. Leur foi et l’esprit de Jésus ont triomphé de leur déception.

Après l’envoi en mission la vie de Jésus semble s’être déroulée dans un monde surnaturel avec les guérisons et les miracles. Schweitzer tente de supprimer le surnaturel de ces évènements. La multiplication des pains serait une sorte de sainte Cène ; si c’était un miracle, pourquoi des pharisiens lui demanderaient-ils des signes quelques jours plus tard ? La marche sur les eaux serait simplement le déplacement de Jésus le long du rivage, dans le brouillard dû à la tempête.

Beaucoup croient que ça s’est passé comme c’est raconté. Or le christianisme se tient au-dessus de la croyance au surnaturel. Pourtant il semble qu’il ne reste plus rien du christianisme dès qu’on enlève la dimension du surnaturel. Au temps de Jésus on croyait aux miracles, au surnaturel, et la réalité a été déformée. Jésus renvoie au miracle de Jonas : le miracle d’une repentance, de la conversion des habitants de Ninive. L’Eglise, à grand renfort de surnaturel, cherche à garder la faveur du peuple. 

Fin de Jésus

Schweitzer relève la question de Jésus : « Qui dit-on que je suis ? »

2 choses étaient cachées aux disciples :

  • Que Jésus était le Messie
  • Qu’il devait souffrir                                                                                                                                                                  

Jésus ne parlait pas de lui. C’est quand il eut la conviction qu’il lui faudrait souffrir et mourir qu’il se fit connaître comme étant le Messie. Il n’explique rien, à personne, pas même à ses disciples. Il annonce seulement ce qui doit arriver. L’être de Jésus, c’est la force contenue dans ses paroles. On proclame qu’il est le Messie, le Sauveur, mais pour combien cela est devenu une vérité effective ? Les mots dont nous nous servons pour le désigner (Sauveur, Messie, Fils de Dieu, 3éme personne de la Trinité) ne sont que des mots et traduisent une opinion. Nous pouvons laisser les formules du dogme si nous avons trouvé en lui la vie. Ce qu’il est en vérité et ce qu’il devient en l’homme qu’il a touché, ne saurait être exprimé dans aucune langue. L’essentiel est qu’on l’ait compris comme étant notre force de vie. Beaucoup vont avec lui, croient en lui, sans pour autant savoir qui il est, jusqu’au moment voulu où il se révèle à eux. Ceci ne peut être donné que par Dieu.

La mort de Jésus était annoncée au ch53 du prophète Esaïe. Aucune explication ne saurait épuiser le sens de sa mort et de sa souffrance. La force qui émane de sa souffrance a su pénétrer les disciples, Paul et les générations suivantes, comme sentiment de pardon, patience dans les épreuves, esprit de paix et de douceur. Sa souffrance et sa mort constituent le moteur originel de la vie de l’esprit. Jésus avait conscience de son rôle de Messie : « le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude »

Lors de son entrée à Jérusalem, c’est un prophète qu’on acclame, pas le Messie. Quand la foule apprend qu’il s’est reconnu Fils de Dieu, elle ne voit en lui qu’un blasphémateur.

Quand Jésus parle en paraboles de la venue du fils du maître vigneron,  tué par les ouvriers, les gens ne pensent pas qu’il parle de lui. Les dernières paraboles s’assombrissent, elles ne concernent que le drame des hommes. On a des histoires entre père et fils, entre maître et serviteurs, de vignerons homicides ou de mauvais invités.

A l’annonce de la fin du monde répond la destruction de Jérusalem et de son temple. Mais les prophéties, même non réalisées, sont une alerte. Et l’espérance du retour du Christ a donné aux premiers chrétiens et aux générations suivantes la force de rester debout dans les pires moments.

Scandales de Jésus 

Certaines paroles ou certains comportements de Jésus scandalisent. Par exemple :

  • Il n’a pas été un bon fils en disant : «qui est ma mère… » . Il se référait peut-être à une forme de parenté supérieure et spirituelle, mais les mots sont durs. Et Marie ne pouvait pas encore comprendre. D’autre part il condamne ceux qui font des offrandes pour le temple au détriment de leurs parents.
  • Il présente une certaine étroitesse d’esprit en n’entrant pas dans les villes de Samarie ou avec la Cananéenne. Pourtant il ouvre aux païens la porte du royaume des cieux.
  • Il se contredit, même si les circonstances justifient sa parole comme les malédictions sur les villes ou sur le figuier. Les mots sont durs. « Je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée ».
  • Jésus luttait contre la soif de miracles du peuple. Pourtant il dit à ses disciples que s’ils avaient la foi ils pourraient déplacer des montagnes. Sans doute voulait-il dire que la force de la foi est supérieure à celle du monde. Mais de telles paroles ont favorisé l’appétit du merveilleux et ont conduit, par exemple, au jugement de Dieu par l’épreuve du feu ou de l’eau.
  • Parfois le scandale vient de la forme que les évangélistes ont donnée aux paroles de Jésus, soit par malentendu soit par déformation de la transmission. On tente de donner un sens acceptable à ce qui choque, de trouver un sens. C’est dans Luc que l’on trouve le plus de paroles scandaleuses. Par exemple : « heureux les pauvres » (« …en esprit » dans Mattieu), ou la parabole de l’économe infidèle qui vole son maître pour assurer son avenir et dont le maître fait l’éloge.
  • Jésus savait que les hommes ne le comprendraient pas en tout : « Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute », dit-il en Matthieu 11-6.

Schweitzer ne parle pas de la résurrection.  La considérait-il comme un élément merveilleux ?

 

Conclusion personnelle

Schweitzer utilise un style simple, très abordable, sans galimatias théologique. Des images pour évoquer les évangélistes, la parole de Dieu, la foi, le surnaturel,  des descriptions de Nazareth, du lac de Génésareth, à l’époque de Jésus et du temps de Schweitzer, agrémentent le récit.

Pour le fond, l’essentiel de la théologie de Schweitzer est exprimé dans ces Propos. 

Pour lui Jésus est un homme de son temps, inspiré par l’esprit divin, croyant fermement que la fin des temps était imminente. Sa divinité a été déclarée plus tardivement. Schweitzer n’hésite pas à critiquer Jésus sur son comportement (mauvais fils, hostile aux non-juifs au début de son ministère), sur ses paroles souvent dures, mal liées à son esprit d’amour, comme ses menaces d’enfer ou ses exigences extrêmes. Il attribue ces failles à l’aspect humain de Jésus, à ses croyances liées à son époque, et à l’interprétation qu’en donnent les évangélistes. Pour Schweitzer Jésus est d’abord un homme détaché des exigences matérielles puisque la fin du monde est proche, plein d’amour pour les autres qu’il cherche à convaincre de changer de comportement pour être sauvés.

Les miracles qu’on attribue à Jésus doivent être débarrassés de leur aspect merveilleux. 

Schweitzer est proche de la théologie libérale de son temps, mais en acceptant les mystères et les questions sans réponses que l’on peut rencontrer dans la Bible.

Schweitzer nous invite à suivre Jésus en se demandant comment adapter notre comportement dans notre monde moderne aux exigences de Jésus. Cette réflexion est toujours à recommencer. Il insiste sur l’engagement personnel pour vivre sa foi et répondre à l’appel : « Toi, suis-moi ».

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
6 juin 2026

Atelier de Lectures Oecuménique du 26 avril 2026

Ouvrage présenté par Claude Houssin

 

1. Présentation des auteurs :

2. Avant -propos :

Aventure vécue lors du confinement 2020.

Les deux auteurs servent la cause des femmes dans l’Eglise catholique. Le confinement s’est révélé un temps fructueux pour revisiter de l’ancien afin d’y trouver du neuf, regarder de plus près la plus grande figure féminine du christianisme, Marie, la mère de Jésus.

Elles devinaient que ce travail leur permettrait de mieux comprendre le poids de la domination masculine sur les femmes. Nulle figure évangélique n’a été autant sacrifiée à cette domination que Marie.

Marie appartient à notre patrimoine commun. Elle est un fleuron du catholicisme parce qu’elle adoucit la vie tragique de Jésus et la radicalité de son message par une figure maternelle, familière, tendre et bienveillante.

Cette « Marie à l’enfant » peuple les églises et orne les maisons. Mais elle assume aussi le tragique absolu d’une existence. Dans l’extrême solitude de ceux qui perdent un enfant, dans leur incapacité à dire leur douleur, Marie offre son exemple.

Ces caractéristiques font de Marie une figure à l’attrait puissant. Mais elles rendent aussi très difficiles toutes modifications de l’icône qui a été construite.

Qui peut lutter contre cette « Marie telle que le public veut la voir » ?

Nos deux auteurs se proposent de rendre à Marie les couleurs que les Evangiles lui ont données. Il y aura donc, dans une première partie un temps de déconstruction.

Déconstruire cette image d’une femme hors du commun, inaccessible.

Rejoindre en Marie le modèle de ce qui se vit tous les jours dans des millions de foyers où une mère s’occupe de son enfant et le pousse vers son accomplissement. Par ailleurs, le vocabulaire a démesurément enflé Marie de titres emphatiques : « Reine du ciel, étoile de la mer » …

Mais, comme tout débordement, ces louanges ont suscité des recadrages. Au 16 -ème, Luther a vigoureusement contesté les excès des cultes des saints, en particulier de Marie. Et, dans l’Eglise catholique, le concile Vatican II a ramené les catholiques à plus de retenue.

En ramenant Marie au rang d’une poupée que les acteurs cléricaux font parler sur commande quand cela les arrange, l’institution se discrédite et tous les catholiques se privent de la plus belle illustration du dynamisme de la foi.

Nos deux auteurs ont compris que la figure de Marie est clivante, entre passion et raison, entre excès et rejet, entre discours officiel et vérité exégétique. Peu à peu, pour elles, après un gros travail de discernement, une autre Marie s’est imposée. Une figure puissante, riche, complexe. Elle a la force des prophètes et une incroyable vigueur. Elle répond aux attentes contemporaines et nourrit la foi.

 

3. Introduction

Dans cette introduction, les auteurs constatent un effacement du message des Evangiles. Les hommes ont remodelé une image de Marie pour servir d’autres buts que celui dont l’avait investi l’Evangile.

Marie est mère, Marie est femme. Deux risques majeurs :

  • Permettre l’identification la plus puissante qui soit en Occident. Quelle mère ne pourrait-elle légitimement se reconnaître proche d’une telle figure ?
  • Pour les fils et filles que nous sommes, reporter sur Marie nos liens originaires avec notre mère. Dans le catholicisme où les prêtres sont célibataires, il se peut qu’aucune figure féminine ne soit venue détrôner la mère. Dans leur inconscient, la mère reste omniprésente. Ne l’est-elle pas parfois trop ?

Or, nous n’avons pas à projeter nos états d’âme sur une figure qui transmet infiniment plus que ce dans quoi nous tentons de l’enfermer.

  • Second risque : instrumentaliser Marie à des fins politiques, en faisant d’elle la femme par excellence, particulièrement docile à la domination masculine en vigueur dans l’Eglise. Il importe de corriger le schéma selon lequel Marie incarnerait LA femme. Il faut donc sortir Marie des caricatures et des biais qui l’ont enfermée, celle qui, par son obéissance, réparerait la faute d’Eve. Il n’existe que DES femmes aux trajectoires plurielles, irréductibles à un seul modèle.

Il faut donc sortir Marie des images figées qui l’ont instrumentalisée et retrouver la fraîcheur vive de la mère de Jésus.

 

3 temps dans cet ouvrage :

  • Déconstruire
  •  Rassembler
  •  Reconstruire

1ère partie

Déconstruire

Les Evangiles parlent assez peu de Marie. Elle est affectée dans la rubrique Eglise et non pas Bible, ce qui a ouvert la porte à des excès sans nom.

Certains commentateurs ont couvert les blancs du texte par ce qu’ils VOULAIENT entendre. Soit en renforçant la domination masculine alors en vigueur, Soit en imposant leur subjectivité. Au point que la figure de Marie, victime de déformations majeures par rapport au message original des Evangiles, ressemble davantage aujourd’hui à une « potiche lobotomisée » qu’à la mère du Sauveur. (Lobotomisée, ici sens figuré = bête, amputée d’une partie d’elle-même et de ses facultés).

 

1-Une figure lobotomisée

La tradition catholique a fait de Marie une jeune femme éloignée des plaisirs de la chair, presque « décorporée », silencieuse et obéissante, que l’adversité transforme en mère de douleurs. La figure de Marie s’est fondée comme antithèse d’Eve et modèle de toute femme.

Il fallait revenir à la normalité des relations sociales que Jésus avait quelque peu chahutées en posant un regard égalitaire sur les hommes et les femmes. La jeune Eglise s’est dotée d’une figure féminine qui illustre le retrait, l’obéissance et non une puissance féminine susceptible de rivaliser avec celle des hommes.

Eve a été considérée par les commentateurs chrétiens comme responsable de la désobéissance, rapidement qualifiée de CHUTE. C’est sur cette notion de CHUTE, de FAUTE, de RACHAT que s’est construit tout l’échafaudage de ce que les théologiens appellent la REDEMPTION.

Celle-ci explique que le Fils de Dieu est venu sur terre pour racheter la faute originelle du couple Adam et Eve. (Cf Minuit chrétien !!!) Les récits des origines ont donc été chargés de dire l’indélébile déchéance portée sur le couple. La dynamique de vie en a été fortement entamée. La culpabilité a prospéré chez les croyants, alimentée par « la pastorale de la peur ».

Mais cette honte qui va peser lourd sur le couple frappera surtout Eve, donc toutes les femmes après elle. Saint Irénée dit : « Le nœud de la désobéissance d’Eve a été défait par l’obéissance de Marie. »

La flèche est décochée, mesdames, nous sommes ciblées !

Eve, tenue pour l’instigatrice du péché originel, a dû assumer le rôle d’accusé principal. A sa suite, toutes les femmes en ont pâti. Cette exacerbation de la culpabilité des femmes est concomitante à l’obligation par Rome du célibat des prêtres qui date du 12 -ème siècle. La conviction que l’humanité a chuté permet d’amplifier la fonction salvatrice de Marie.

…………..Survient un long développement sur le regard de Jean-Paul II sur la maternité comme destin et l’opposition de l’Eglise catholique face à l’émancipation des femmes (question de la contraception et de l’IVG).

Les auteurs observent l’incroyable détermination masculine, en particulier sous le pontificat de Jean-Paul II, à vouloir maintenir les femmes dans la cage dorée d’une assignation biologique.

Malgré les quelques ouvertures du pape François, le chemin à parcourir vers l’égalité est encore long.

 

2-Numquam satis

 

Une piété mariale débordante

A S et S L développent dans cette partie le fait que la piété mariale est devenue débordante à partir du Concile d’Ephèse en 431 qui a attribué à Marie le titre de « mère de Dieu ».

Nombreux édifices mariaux et fêtes mariales : la Nativité, la Présentation de Marie au temple, l’Assomption…Des compliments infinis : la Vierge, la reine du ciel …

Mais au 16ème siècle, Luther s’insurgera contre ces excès.

Plus tard se multiplieront les apparitions de la Vierge : Lourdes, la Salette etc…

En 2019, on dénombrait 2900 lieux de pèlerinage à Marie. La popularité de Marie atteint son apogée avec l’adoption du dogme de l’Immaculée Conception en 1854 et celui de l’Assomption en 1950 .

Mais comment justifier, au regard de l’Ecriture, la diffusion de médailles miraculeuses, comme il en existe de célèbres ? Les ajouts populaires ne doivent pas contredire l’Ecriture. Marie n’a pas à prendre la place du Christ. Ici, Marie n’a plus grand-chose à voir avec la jeune femme d’Israël qui a accueilli Jésus.

 

Marie au service de la politique ecclésiale

Marie est une figure politique. Cette affirmation trouve aujourd’hui une application nouvelle, inquiétante, dans le courant traditionaliste dont la référence majeure est avant tout de faire respecter l’ordre. Et le Christ y est rarement cité. Certains chants comme « Regarde l’étoile » ne font aucune référence au Christ. Cette omission confirme la volonté de proposer une figure mariale bien moins radicale que le Christ car on l’aura préalablement fait entrer dans les codes genrés qui la veulent soumise, humble et surtout silencieuse.

 

Du bon et du mauvais usage des dogmes

Au 16 ème, se prépare une quasi- divination de Marie avec Louis Marie Grignion de Montfort qui qualifie Marie de « médiatrice ». Et Alphonse de Liguori qui explique que toutes les grâces nous viennent par les mains de Marie.

Au 20 ème, Maximilien Kolbe pour qui l’Immaculée est, en un certain sens, l’incarnation de l’Esprit Saint.

Mais de dérive en dérive, on divinise Marie, ce qui est une hérésie.

En 1950, Pie XII promulgue le dogme de l’Assomption. Certains en viennent à souhaiter que l’on déclare Marie « corédemptrice » comme si la foi en un Dieu unique ne parvenait décidément pas à imprégner le cœur des êtres humains.

Mais le Concile Vatican II n’abordera pas la mariologie pour elle-même et considérera que la situation de Marie n’appelle aucun dogme nouveau.

Lecture des 4 dogmes pour Marie p 57 + p 61

 

3-La virginité en question

Les 4 dogmes concernant Marie sont donc :

  • la maternité divine : Marie est mère de Dieu.
  • la virginité perpétuelle.
  • l’Immaculée Conception : Marie est préservée de tout péché.
  • l’Assomption : Marie monte au ciel, corps et âme.

Le dogme de la virginité perpétuelle de Marie a été promulgué en 649. Il dit que le couple qu’elle forme avec Joseph n’a pas eu de relations sexuelles pendant toute sa vie conjugale.

 

Ce que disent les Evangiles

Le propos de Matthieu s’achève par une information importante pour notre sujet : « Joseph ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils. »

Dans la Bible, « connaître » désigne les rapports sexuels. Joseph donc accepte de s’en abstenir. Il inscrit jusque dans son corps un retrait destiné à ce que l’œuvre de l’Esprit puisse s’accomplir.

L’Esprit suscite un Sauveur dans le corps de Marie, avec le consentement actif de Joseph. L’attestation de la virginité de la jeune femme est au service de ce projet de salut. Mais le verset donne une limite à l’abstinence : « Jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils. »

Luc, de son côté, rapporte qu’une « vierge fiancée » est informée, non par un songe, mais par un ange, « qu’elle concevra ». Les fiançailles annoncent les noces tandis que la virginité en montre la condition indispensable en Israël.

Mais Marie ne manifeste aucune aspiration à la virginité pour elle-même.  « Comment cela se fera-t -il puisque je ne connais pas d’homme ? »

Luc insiste davantage sur le « oui » que Marie va prononcer et sur la grandeur de Dieu : « Rien n’est impossible à Dieu ».

Si Matthieu et Luc attestent que la conception de Jésus a eu lieu quand Marie était vierge et que cette conception n’a rien modifié à sa virginité, ils induisent davantage : il a fallu plus qu’une semence d’homme pour assurer la venue de cet enfant. Il a fallu l’Esprit. Marie et Joseph prendront conscience de leur vocation parentale particulière qui est celle d’éduquer le Sauveur. Mais observons bien que ni dans les Evangiles, ni ailleurs dans le Nouveau Testament, il n’est question d’une virginité qui se prolonge au-delà de la naissance de l’enfant.

Plus tard, le maintien de cet état serait anthropologiquement incompréhensible dans l’univers environnant puisque la place de toute femme au sein de la maisonnée consistait d’abord à donner des fils à son époux.

Le dogme de la virginité perpétuelle de Marie exclut l’existence de frères et de sœurs. Pourtant, nous pouvons accueillir sereinement les informations évangéliques sur les frères et sœurs de Jésus. Cf les nombreuses références chez les 4 évangélistes.

Pour les protestants, Marie et Joseph auraient eu d’autres enfants après la naissance de Jésus.

 

Que dit-on de la virginité dans le monde antique ?

Pour comprendre ce qui a nourri le propos de Matthieu et Luc, il faut connaître leurs codes culturels. Le désir des anciens était d’entourer les naissances des grands hommes d’un certain mystère, ce qui peut expliquer le recours à la virginité. Matthieu et Luc veulent expliquer l’exception, la raconter d’une manière grandiose et, peut-être aussi, asseoir la puissance de celui dont ils racontent le parcours. Le merveilleux est presque, pour eux, une modalité narrative.

La virginité de Marie pendant sa grossesse montre sa disponibilité spirituelle, « en vue du Fils ». Si cette virginité de Marie est une figure, que le couple ait eu des relations sexuelles ou non devient une curiosité inutile. Curieusement, le monde catholique, alors qu’il évoque parfois « la fille de Sion », non seulement ne tire aucun enseignement de l’expression « vierge d’Israël », pour exprimer l’amour qui existe entre le peuple et son Dieu, mais ne l’utilise pas pour tenter de comprendre la virginité de Marie.

Pourquoi l’Eglise catholique a-t-elle oublié les prophètes qui disent l’amour entre Dieu et son peuple à travers la figure d’une noce dont l’épouse doit rester « vierge des idoles « parce que cette virginité garantit son amour ?

Pourquoi a-t-elle si peu tenu compte du fait que, dans la tradition juive, la virginité est un état nécessaire mais passager ? Le sujet central des évangélistes n’était pas de dire le magique d’une naissance surnaturelle, mais la grandeur de cet enfant divin.

Peut-être faut-il imputer ces manquements à la violence des rapports entre les communautés juives et chrétiennes, visible dès le 2ème siècle, jusqu’à une rupture quasiment complète à la fin de l’Antiquité. Cet abîme creusé a compromis la transmission.

Un facteur historique a pesé lui aussi dans la balance pour magnifier la virginité physique des femmes. Dans l’empire romain, la virginité a pu être vécue comme un état positif. Elle a permis à de nombreuses femmes d’éviter la tutelle d’un mari. Aussi, dans l’esprit des Pères de l’Eglise, la virginité n’était pas une amputation de la liberté mais au contraire le moyen de la garantir.

Au cours des siècles suivants, l’Eglise, devenue une puissance temporelle, a politisé la figure de Marie. Ainsi, à des clercs que la Réforme grégorienne (11ème siècle) établit en piliers de l’Eglise et à qui on impose le célibat (12ème siècle), la figure d’une Marie toujours vierge est la bienvenue.

On voit ici dans toute son ampleur le désastre causé par une institution qui, pour donner satisfaction à son « personnel » nie sa qualité première, celle d’être le peuple de Dieu. C’est à sa vocation profonde qu’elle manque.

Dans cette décision politique, les grandes perdantes sont évidemment les femmes et ce, dès la fin de l’Antiquité. Nous avons vu qu’une lecture fondamentaliste leur a donné la virginité comme modèle.

De nombreux Pères de l’Eglise ont laissé parler leurs fantasmes et Rome s’est fourvoyée avec cette notion de virginité perpétuelle.

Comment revenir en arrière quand on estime ne jamais se tromper ?

Comment se dire fidèle à l’Evangile et étouffer son message ?

Tout cela est très grave parce que les femmes ayant cessé de s’absorber dans le dolorisme marial des siècles passés en ont désormais assez de ce modèle schizophrène d’une Marie vierge et mère, et préfèrent aujourd’hui quitter l’Eglise.

 

De la virginité à l’exaltation de la pureté

La virginité induit l’absence de relations sexuelles et donc de plaisir sexuel.

L’Eglise a jeté dès l’Antiquité une suspicion d’impureté sur tout rapport sexuel. Ce faisant, elle a limité la place du plaisir au strict besoin de la procréation. Si Marie procrée sans rapport sexuel, elle échappe au plaisir. Il faut s’interroger sur la réalité d’une inquiétude masculine devant le plaisir féminin. Comme s’il fallait le nier. On aurait, au contraire, attendu du christianisme qu’il valorise le plaisir mutuel comme la conséquence heureuse d’une alliance. Mais ce n’est pas en termes de libération et d’autonomie des femmes que raisonne le patriarcat.

Par ailleurs, l’amalgame virginité-pureté s’est invité dans le débat. Comment le magistère n’a-t-il pas mesuré le danger de « décorporer »la mère du Christ pour en faire un être hybride, à peine humain ?

Lire p 82,83,84.

Il reste à s’interroger maintenant sur le contenu de la maternité de Marie qui impacte tant la vie des femmes depuis des générations.

 

4. Une maternité particulière

Il est paradoxal que Marie ait été considérée comme le modèle de la mère, alors que sa maternité est unique.

Les ecclésiastiques ont donné en modèle de la femme idéale ce paradigme inatteignable : une mère vierge. Nous ne pouvons que refuser avec la plus grande vigueur de comparer cette maternité particulière à celle que vivent les femmes du commun.

Interrogeons le témoin majeur de cette maternité hors normes : Jésus.

Dès le début de sa mission, il refuse tous les liens qui entraveraient cette mission, en particulier les liens familiaux, et d’abord celui qui le rattache à sa mère :

« Qui sont ma mère, qui sont mes frères ? (Marc, 3, 33-34)

« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, …

Il envisage même l’hypothèse d’un éclatement de la cellule familiale pour le suivre (Luc 14, 26) « Je suis venu mettre la division… père contre fils et fils contre père …

Jésus veut instaurer une maternité et une fraternité sociales bien plus larges que celles du sang. Là est une fécondité bien plus fructueuse que celle des simples liens du sang :

« Personne n’aura laissé maison, femme, …à cause du royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci et dans le monde à venir, la vie éternelle. » (Luc 18, 29-30).

 

Une maternité à connotation, elle aussi, symbolique

Demandons-nous un instant comment Marie a pu entendre de tels propos, sinon par un lourd travail intérieur qui l’a poussée vers une radicale conversion ?

En effet, que devient la notion d’affection sans limites entre la mère et son enfant à une époque où les femmes n’étaient reconnues que si elles devenaient mères ?

De fait, Marie n’y renonce pas sans effort. (Ex : Quand Jésus, à 12 ans, reste au temple et que ses parents le cherchent partout.) En Marie se croisent et se heurtent, sans doute, la mère selon le sang et la mère du Christ qui doit le laisser à sa mission.

Mais cette distance mise par Jésus est aussi un avantage. Il lui dessine une place nouvelle, celle de disciple.

Jésus est peut-être le premier de l’histoire occidentale à offrir aux femmes une vocation hors de leur maternité.

Quel regret que l’Eglise ne soit pas consciente de son infidélité au message du Christ et de l’amputation qu’elle impose aux femmes en continuant à valoriser la virginité ou la maternité comme les seuls accomplissements qui leur soient offerts. Jean-Paul II et Benoit XVI ont persisté à affirmer que la dignité de LA femme part du modèle marial, un modèle exclusivement maternel et ils ont toujours entretenu le parallèle entre Eve et la sainte femme soumise et obéissante qu’est pour eux Marie.

 

Marie, une vraie femme d’Israël

Marie a assumé sa judéité. Sa posture de femme juive est inscrite dès le début de l’Evangile de Luc, dans le Magnificat où il la décrit comme une vraie fille d’Abraham, ancrée dans la foi de son peuple. Marie participe à l’accomplissement des Ecritures en acceptant une place unique, celle de mère du Messie, Mère juive, donc.

Elle a fait circoncire son fils. Elle lui a enseigné la Torah. Elle s’est mise en danger pour son fils dès l’Annonciation, puis jusqu’à sa présence à la croix et dans la chambre haute alors que les adeptes de ce « perturbateur » Jésus sont pourchassés.

De ce fait, Jésus est juif, né dans le peuple juif, vivant selon la loi juive qu’il vient universaliser sans jamais renier son héritage.

Mère juive, Marie l’est à Cana, lieu de noces. Elle n’a pas le moindre doute sur la puissance de Jésus. C’est dans ce miracle qu’elle fait naître Jésus comme envoyé de Dieu.

Au moment de mourir, Jésus fait de Marie la mère de Jean et de Jean, le fils de Marie. Par ce biais, il intègre toute la communauté au cœur de cet enfantement nouveau. Nous devenons tous frères et sœurs par Marie, dont Jésus se détache en la nommant « femme ». Cette dénomination surprenante et symbolique marque une prise de distance entre notre humanité et sa divinité.

Enfin Marie est mère de Dieu, décision du Concile d’Ephèse en 431. A la suite de ce concile qui a beaucoup interpellé les théologiens d’alors, il faudra attendre le Concile de Chalcédoine pour aller au bout de cette affirmation. En effet, que cette maternité soit divine réinterroge l’identité de Jésus. Ce Concile dit : « Jésus est vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni changement ». Les débats seront vifs pour montrer que l’existence du Fils de Dieu né de marie ne commence pas en elle.

Conclusion : La maternité de Marie, comparable à aucune autre, ne peut être proposée comme modèle aux femmes. Elle doit être comprise dans le registre symbolique, à la fois parce qu’elle est inimitable et parce qu’elle concerne tous les croyants. Sa raison d’être est de signifier la grandeur du Fils ainsi engendré, le Messie.

 

2ème partie

 

Les pièces à conviction

Maintenant que nous avons libéré Marie de toute cette surcharge patriarcale et cléricale, nous allons rassembler les pièces à conviction de notre enquête.

La figure de Marie ne peut décevoir car elle porte en elle la promesse d’ensemble du message évangélique.

Marie, la mère de Jésus, ne peut être celle qui impose aux femmes un destin de soumission. Elle ne peut enfermer les croyants dans des impasses. Elle ne peut que les en libérer et renvoyer chacun à la grandeur de sa vocation de croyant.

Marie, mère du Sauveur, elle ne peut que tenir ouverte la porte qui conduit au salut.

Nous allons donc dans cette 2ème partie rassembler toutes les composantes de la « Marie des Evangiles. »

 

Marie, figure d’Israël

Marie est placée par Luc dans le récit de l’Annonciation en FIGURE de tout Israël.

En relisant ce récit, nous allons découvrir que sa structure même conduit à VOIR le peuple d’Israël dans son ensemble derrière la FIGURE de Marie, cette jeune fille au prénom le plus commun d’Israël qui vit dans une bourgade si peu connue des auteurs du temps, qu’elle les illustre toutes.

Détail souvent ignoré, ce récit est sans témoin. Nous sommes devant une scène intime.

Mais alors, qui nous en fait part ? Confidences de Marie qui aurait parlé à Joseph et Joseph aurait raconté à Luc ? Ou bien Luc a-t-il construit son récit ? Mais si Luc l’a bâti de toutes pièces, encore faudrait-il savoir lesquelles… Vers l’an 70, au moment où Luc termine son Evangile, rédigeant les deux chapitres dits des « Evangiles de l’enfance », Marie aurait eu entre 85 et 95 ans. Si elle avait rapporté les faits à ses proches, Luc, dont on connaît le souci d’une information sûre, aurait pu mentionner ses sources ou même fait parler Marie. S’il ne l’a pas fait, s’il a pris le risque de livrer à ses lecteurs un récit sans témoin, ne serait-ce pas parce que telle était son intention profonde.

 

Une annonce faite au lecteur

Comment savoir ce qui s’est vraiment passé dans la maison de la jeune Marie ?

Luc est-il crédible ? Le lecteur va se questionner. Il devient un acteur essentiel du processus, non seulement de la réception mais de la transmission du récit.

Ce questionnement laisse suggérer qu’il y a ici, au-delà de l’ « Annonce faite à Marie », une « Annonce faite au lecteur », et celui-ci est sommé de se prononcer.

Il nous faut retracer le cheminement de ce récit sans témoins et découvrir le cœur du message délivré.

Luc fait de ce récit la scène initiale où va apparaître la jeune fille qui sera au cœur du dispositif su salut. Il doit donc capter son auditoire avec des évocations qui lui sont familières. Or, elles font précisément résonner à l’esprit de tout lecteur juif des thèmes bibliques bien connus de tout Israël.

Ainsi, Marie reçoit la visite de l’ange de la même manière que Dieu visite son peuple. Elle est comblée de grâce, c’est-à-dire choisie par le Seigneur comme le peuple l’a été, par pure miséricorde divine. Marie ne refuse pas d’entendre l’ange, elle écoute. Elle a la crainte de Dieu, comme Israël en a la crainte (ce n’est pas la peur, c’est cet attachement respectueux de celui qui suit son Dieu.)

Ensuite, par la question de Marie : « Comment cela se fera-t-il puisque je n’ai pas de relations conjugales ? », la jeune fille montre à la fois qu’elle veut comprendre, qu’elle est disponible à l’Esprit, et qu’elle est en quête, ce principe central de la spiritualité juive. La quête (ou « derech » en hébreu) est une attitude devant le monde, une gourmandise devant la vie, œuvre du Créateur. Être sans cesse en quête de Dieu est la consigne première que donne le judaïsme à ses membres. Marie possède donc cette qualité offerte à tout le peuple.

Enfin, Marie fait alliance, selon le grand modèle de l’alliance proposé au livre de l’Exode et au livre de Josué où tout Israël choisit le Seigneur. Comme Israël, Marie dit OUI, elle obéit à Dieu, c’est-à-dire qu’elle écoute et accepte la proposition divine. Au risque de transgresser l’ordre moral des hommes, elle adhère au projet de Dieu.

Nous découvrons donc que cette jeune fille, en perpétuelle recherche, prête à trouver en toutes choses la présence et l’action de Dieu, est figure de l’Israël tout entier qui accueille l’enfant et réalise la promesse d’un messie sauveur.

Ainsi Luc, qui peut-être n’a jamais vu Marie, a peint la jeune fille juive selon le cœur de Dieu.

A ces qualités, Luc veut ajouter des caractéristiques propres à marie : sa liberté intérieure, sa capacité d’autodétermination et sa foi consciente et active. Elle décide de sa vie sans laisser les ingérences sociales et religieuses entraver sa disponibilité.

La conséquence majeure de cet usage métaphorique d’un personnage hissé au rang de figure, c’est de pulvériser toute prétention à faire de Marie un modèle pour les seules femmes.

En conclusion, Luc, dans ce récit « inaugural », expose tout son projet à travers Marie, figure d’Israël. Un sauveur nous est promis. Si cette jeune fille l’a accueilli, en préfiguration de tout Israël, tout lecteur peut faire de même.

 

Le Magnificat

Vient ensuite une analyse très approfondie du Magnificat comparé au cantique d’Anne, la mère du prophète Samuel. Il y a une proximité d’intention entre les deux textes. Le cantique de Marie est fortement inspiré de celui d’Anne.

Si Marie exulte de joie, c’est qu’elle perçoit en elle l’accomplissement du dessein de Dieu annoncé par Isaïe : « Voici, la jeune femme est enceinte. » (7, 14 ). Le sujet central de son propos, c’est son Seigneur. Elle ne peut se séparer de sa présence.

La logique de Dieu n’est pas la logique humaine. Seul Dieu peut ce qui est impossible aux hommes. Marie ne vient pas raconter une simple histoire de naissance. Nous ne sommes pas dans un schéma de liens maternels classiques. C’est pourquoi aucun des 4 évangiles ne mentionnera de complicité affective entre Jésus et sa mère. Au contraire, Jésus déconstruira les liens familiaux au profit des liens de la foi.

Marie annonce le programme qui sera confirmé par le discours que Jésus tiendra sur la montagne : les Béatitudes.

La joie de Marie est là car l’Ecriture s’accomplit. Marie devient le symbole de l’élévation des humiliés. Derrière le propos de Marie, il faut voir le programme de Jésus. Les temps sont accomplis. En Jésus, la libération est déjà opérée. Il reste à la mettre en œuvre.

Maintenant, nous pouvons reconstruire la figure de Marie telle que les Evangiles nous la livrent.

 

3ème partie

RECONSTRUIRE

 

Marie, jamais trop humaine

Pour Israël, l’humanité consiste à être responsable de soi et d’autrui.

Le bonheur de Marie n’était pas « seulement » d’être enceinte, mais aussi de savoir qu’avec cet enfant-Dieu, le salut s’était approché.

Car l’humanité selon Israël – et selon ce que nous, Sylvaine et Anne croyons – n’existe vraiment que si elle inclut, dans sa définition même, la quête d’un au-delà, précisément celui qu’annonce le Sauveur.

Par sa vie, ses guérisons, son enseignement et sa Passion, le Christ va montrer le chemin vers une humanité accomplie, réconciliée, qui ne laisse personne sur ses marges et se sait appelée par plus grand qu’elle. L’humanité de Marie intègre cet appel.

Marie est la personne la plus proche d’un Jésus qui est à la fois un homme inséré dans une histoire humaine précise et le Verbe de Dieu, autrement dit le Christ, l’un de la Trinité. Marie devient la compagne privilégiée du croyant qui veut méditer sur le mystère du Christ. Le lieu initial et indépassable de l’incarnation est le corps d’une femme.

 

Marie prophétesse

Marie offre les caractéristiques habituelles des prophètes.

Déjà, à l’Annonciation, l’Esprit vient sur elle, comme il a autrefois « fondu » sur les Juges, sur les prophètes, sur le roi David. L’Esprit les occupe totalement et leur assigne ce qu’ils doivent faire. Ils sont les « porte-parole » du Seigneur.

Ils annoncent à temps et à contretemps, ils annoncent au peuple son salut, sa délivrance ou la colère de Dieu.

Précisément, au temps de Marie, les prophètes semblaient se taire, le silence devenait lourd. L’attente était forte. Par conséquent, Marie la « comblée de grâce », exauce l’aspiration d’Israël.

Marie est chargée de témoigner que cet enfant semblable aux autres, hormis le péché, est Dieu qui vient. Car c’est au Fils de Dieu que Marie apprendra à parler, c’est le Fils de Dieu qu’elle prendra dans ses bras pour lui éviter les pierres et les ronces. Désormais, la parole de Dieu a un nom, une odeur, une voix, un regard. Dieu a pris cœur.

Un autre trait majeur.

Marie a dû se préparer à annoncer un Dieu à rebours des images de toute puissance qu’elle pouvait détenir par sa fréquentation du Premier Testament. Comment la fragilité et la dépendance sauvent-elles ? Comment comprendre que ce Dieu de faiblesse, dans la paille de la crèche, puisse apporter le salut ?

Le comprendre exige un détour radical.

Le Christ est sauveur parce qu’il oblige chacun à venir au « secours »de son prochain. En devenant sauveur, je me sauve. Je me sauve de la fermeture sur moi-même, je m’enrichis d’autrui. Le salut vient de l’aide mutuelle que les êtres humains se portent. Telle est une des caractéristiques majeures de la proposition juive et chrétienne. Elle affirme que le salut vient de l’aide mutuelle que les êtres humains se portent. Souvenons-nous qu’il s’agit de la consigne première donnée par le Créateur au premier couple : que chacun soit l’aide de l’autre.

Plus près de nous, c’est aussi le témoignage d’Etty Hillesum , qui, confrontée à la barbarie nazie, étend la consigne bien au-delà des hommes, jusqu’à Dieu lui-même :

« Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire, dit-elle au Seigneur, ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider et, ce faisant, nous aider nous-mêmes. »

Quand Marie chante dans le Magnificat que le « Tout- Puissant » a fait pour elle des merveilles, elle sait de quoi elle parle.

Il faut, en effet, beaucoup de puissance pour parvenir à insuffler aux êtres humains la venue d’un Dieu de faiblesse, aussi éloigné du désir de pouvoir qui les habite et des conceptions habituelles du divin.

 

Marie pleinement humaine

Marie est insérée dans une humanité ordinaire.

Elle a su tenir les yeux ouverts devant un enfant déroutant, qui en imposait dès l’enfance aux docteurs de la Loi, un homme qui s’est opposé à sa propre famille , puis au Temple, au point d’en mourir , un homme qui était à la fois « comme les autres et différent d’eux ».

Marie est une voix que toute personne peut entendre, d’où qu’elle soit. Marie élève la jeune fille d’Israël au rang d’une humanité qui, collectivement, est « capax Dei », capable de Dieu. Quelle fécondité dans cet enfantement !

 

Au service de son Fils

La mission prophétique de Marie est de toujours annoncer son Fils, dès le premier jour de sa grossesse.

Marie vit une grossesse qui l’entraîne bien au-delà de toute gestation humaine, jusqu’à la fin des temps que le Christ inaugure.

Mais il y a plus. Marie a dû accepter que cet enfant qu’elle avait reçu dans son sein, préexistait depuis toujours en Dieu. Marie a dû apprendre à dire : Il est depuis toujours en Dieu.

Le théologien Joseph Moingt émet l’idée que cette préexistence est une proexistence . Le Christ est en avant de nous. Il marche devant, entrainant l’univers à sa suite et donnant sens à toutes choses.

Nous avons fait ressortir le caractère exceptionnel de la mission de Marie.

Lire p 169 Jean Paul Sartre

Prophétesse d’un genre inouï, porteuse de la Parole, Marie a fait descendre les choses du Ciel sur terre. Marie, mère de Jésus

 

La sobriété de Paul et de Marc

Le court et unique propos de Paul annonce que Jésus est « né d’une femme » (Galates 4, 4). Jésus est pleinement humain.

Ce constat est important pour contrer le docétisme, hérésie apparue très tôt, qui nie la pleine humanité du Christ. De même, Marie n’est guère présente chez Marc. Marc présente la famille de Jésus : Marie, mais aussi ses frères, dont Jacques de Jérusalem, « le frère du Seigneur « qui appartiennent au clan qui s’oppose à Paul. Cette confrontation entre « Eglises » serait peut-être une explication du silence de Marc.

Mais il se peut aussi que les préoccupations des premiers disciples portent moins sur la biographie de Jésus que sur son message. Les écrits de Paul et de Marc sont les premiers du Nouveau Testament et ils sont d’abord destinés à annoncer le Fils de Dieu Sauveur.

 

Chez Matthieu, le pouvoir d’engendrement de Marie

« Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l’on appelle Christ. »

Ce n’est pas Marie qui est l’épouse de Joseph, mais c’est Joseph qui est mentionné comme l’ « époux de Marie ». Rôles à l’envers de toutes les conventions sociales de l’époque. ! Ce renversement hiérarchique signale aussitôt le personnage important du couple.

Ainsi, Matthieu privilégie la position de Marie comme mère de Jésus. Elle sera mère de l’Emmanuel « Dieu avec nous « et il ancre sa maternité dans la généalogie messianique en la référant à Joseph.

Il y a ainsi deux manières de présenter Marie à partir de cet Evangile.

Soit l’on s’en tient à la version traditionnelle qui brosse le portrait d’une personne effacée, silencieuse, puisqu’aucun mot d’elle n’est rapporté, qui demeure à distance des actions du divin Fils que l’Esprit lui a donné.

Soit l’on mesure tout ce qu’il a dû en coûter à un rapporteur tel que Matthieu, très imprégné des traditions de son pays, pour reconnaître que Marie est le vecteur principal de la venue de Jésus dans le monde .Joseph n’est plus que son époux. Marie assume à la fois l’humanité de son Fils et sa divinité en l’engendrant par l’action de l’Esprit.

Ce tableau présente Jésus selon 3 perspectives :

Il est divin, car engendré de l’Esprit.

Il est en continuité avec le Premier Testament car Marie est la jeune fille décrite par Isaïe

Et il est pleine ment humain car Marie assume la place ordinaire d’une mèrede famille.

 

Marie, mère du Christ

C’est ce que souligne l’Evangile de Jean, rédigé plus tard que les synoptiques.

Dans le récit des Noces de Cana, c’est Marie qui est conviée et son fils Jésus l’accompagne. C’est Marie qui amorce le dialogue et, en signalant le manque de vin, donne le tempo.

« Ils n’ont pas de vin (et non pas Ils n’ont plus de vin) » Marie ne suggère-t-elle pas déjà que ce n’est pas le vin de la vigne qui leur manque, mais un « autre vin » que seul son Fils pourrait donner ? Marie songe à ce vin précieux et non au simple vin du banquet de Cana. Elle met Jésus en face de sa mission d’une façon radicale. Si Jésus « se rebiffe », il annonce pourtant qu’il existe « une heure » vers laquelle il s’achemine. D’où vient l’audace de Marie ?

Elle connaît son fils de 2 manières :

1. Son expérience de mère.

2. Et le prologue que Jean a placé en tête de son Evangile et que, pour la vraisemblance de l’exposé littéraire, Marie doit connaître. « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, nous l’a dévoilé » Cet enfant vient du sein de sa mère, mais il serait aussi dans un autre sein, celui de son Père du ciel.

Marie voit son Fils sous le prisme de cette parenté majeure avec le Père, dont le Prologue dit qu’elle existe depuis « le commencement. » Jésus oppose un vif retrait à cette invitation qui traduit le trouble intérieur qui l’affecte : « l’heure » n’est pas venue. Mais déjà Jésus ne peut l’oublier. Nous assistons à une nouvelle mise au monde, à un accouchement.

Ce second accouchement ne s’achève pas à Cana. Le travail de Marie durera jusqu’au pied de la croix, où nous la retrouvons.

 

Au pied de la croix

« Femme, voici ton fils … voici ta mère. »

Marie est destinataire d’un message particulier, lié à son identité. Ce court dialogue amorce des liens d’un autre ordre entre Marie et le disciple non nommé. Le « bien -aimé » à qui Jésus confie sa mère laisse place à tout disciple et désigne le lecteur lui-même à travers lui.

Ainsi, Jésus intègre toute la communauté au cœur de cet enfantement d’un nouveau type.

Jésus donne Marie comme mère au disciple. Elle devient participante de la communauté des disciples. « Dès cette heure », dit Jean. Une autre heure commence dont le disciple bien aimé et Marie seront comptables.

Jésus crée une filiation définitive entre Marie et chacun de nous, pour tous les temps.

Création de la communauté nouvelle fondée sur Marie et Jean, un homme et une femme, comme en écho au 2ème chapitre de la Genèse. Stricte égalité, en fidélité naturelle au récit de la Création.

 

Marie, modèle du disciple

Ecouter, discerner, obéir, accueillir, comme un vrai disciple

Plusieurs épisodes montrent que Marie est disciple :

  •  L’Annonciation où Marie montre une écoute intelligente.
  •  Dans le Magnificat où elle se montre très lucide sur l’abus de pouvoir.
  •  Au pied de la croix, où, libérée de sa maternité biologique, elle figure un accueil sans aucune discrimination dans la vie présente et future de cette communauté.
  • Au début des Actes des Apôtres, Marie participe en personne à cette première assemblée croyante : « Ils se retrouvent tous d’un même cœur, pour prier »

Il nous paraît important qu’un chrétien annonce l’Evangile avec Marie, à partir de son acquiescement à une humanité ordinaire, terrienne, humble et attentionnée, capable, sans éclat inutile, d’une transgression risquée et d’une audace tranquille.

Lire p 204, 205

 

 

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
9 février 2026

Atelier de Lectures Oecuménique du 5 février 2026

présenté par G.Bécheret

 

 

 Qui est Marion Muller-Colard?

Marion Muller-Colard est une théologienne protestante , un temps pasteur, écrivaine, animatrice une fois par mois sur France 2 de l’émission de Présence protestante ; elle a produit des livres pour la jeunesse , des romans et des essais dont «  l’Autre Dieu, la plainte, la menace et la grâce » écrit à la suite de la maladie de son fils qu’elle a manqué perdre à l’âge de 2 mois, ou « les Grandissants », titre qui fait référence à l’adolescence.

 

CROIRE  qu’est-ce que ça change?

Ce livre est donc la réponse de Marion Muller-Colard écrite à la première personne à un sms envoyé par  son fils aîné, une nuit à 1h08 du matin: « Comment tu peux être encore angoissée alors que tu es profondément croyante ? »

Cette question a donné à penser à Marion Muller-Colard qui lui écrit: « si j’ai échoué à te transmettre la foi, j’ai en revanche vraiment bien réussi à te transmettre l’angoisse. »

Ce livre ressemble à la fois à une lettre et à un échange oral où Marion Muller-Colard explore la question aussi bien dans  le domaine religieux que scientifique, politique et social

 

I  ÊTRE ANGOISSÉ et CROIRE

Marion Muller-Colard qualifie l’angoisse qui vous prend à la gorge de « trou dans l’être ».

Pour elle, croire ne change rien à cela même si elle est chrétienne: la foi ne supprime pas la peur mais elle permet de ne pas être seule avec elle.

Marion Muller-Colard a grandi avec deux options: croire en Dieu ou ne pas croire: c’était une alternative qui la tourmentait. C’est à 16 ans qu’elle a décidé de « basculer d’un côté plutôt que de l’autre  une fois pour toutes ».

Sa foi se manifeste par une louange à Dieu lorsqu’elle est devant la beauté mais cette beauté ne la console pas du scandale ni ne la prémunit contre l’angoisse.

Sa foi se manifeste dans le refus de se laisser enfermée uniquement dans ce ce qu’elle qualifie d’infidélité à l’immédiat.

Marion Muller-Colard rejoint en cela les idées de Paul Tillich,  théologien protestant, auteur du livre « Le courage d’être »: Il écrit que la foi qui répondrait à l’angoisse serait une recette alors que sa foi et celle dont parle Tillich est un mouvement de participation. Si la foi se met en quête d’efficacité, alors elle vire au fanatisme pour bétonner  ce que Tillich appelle des forteresses de certitudes.

Tillich pose comme condition à la foi d’avoir intégré l’angoisse de l’absurde, l’angoisse de la mort et l’angoisse de la culpabilité. Il postule que l’on peut vivre en bonne santé en cohabitant avec elles. 

C’est donc une bonne nouvelle pour Marion Muller-Colard, car si la foi n’empêche pas l’angoisse , elle empêche que l’angoisse ait le dernier mot:  elle ajoute que « l’angoisse est le prix à payer d’une certaine intégrité et de l’honnêteté; elle prémunit de devenir complètement con ».

 

II   CROIRE

A) CROIRE c’est ne pas être dupe de tous les bénéfices qu’on pourrait tirer de croire .

Donc ne pas être dupe c’est lorsqu’on sait que la foi ne supprime pas la souffrance, ne garantit pas le bonheur, n’explique pas tout; c’est être lucide, c’est accepter que la vie reste fragile, l’injustice demeure, la mort n’est pas annulée. 

C’est se dire: « je sais que je porte en moi quelque chose qui jamais ne sera apaisé et je ne suis pas dupe de tout ce que j’entreprends pour essayer de me prouver le contraire ».

Croire est une manière de tenir debout quand tout vacille .

Croire relève de l’intime conviction, de l’indémontrable et  n’engage pas à persuader ni à convaincre ce qui épargnerait bien des conflits et des erreurs.

B) CROIRE, c’est aussi ne pas être dupe de soi-même.

Dans une journée, nous jouons plusieurs rôles que nous révélons dans la vie sociale ou même affective, fût-ce celui d’être une mère ou un père. Croire nous pousse à ne pas être entièrement dupe des rôles qu’on joue, 

Croire nous fait descendre en un endroit sans rôle qui nous préserve de nous croire trop importants ou inimportants ; croire fait vivre  sour le regard de l’Inconnu avec un I majuscule, qui est l’Inconnaissable.

Pourtant Il existe de l’inconnu connaissable, objet de recherche scientifique pour augmenter notre connaissance et qui «  mobilise une forme de croire ». 

Où est la frontière entre croire et savoir? 

Nous ne devons pas être dupes de nos croyances en les confondant avec la connaissance. Car alors la frontière entre croyance et connaissance est abolie. Et cette abolition « engendre la  radicalisation  de la foi et le discrédit de la science , deux dangers qui menacent nos démocraties ».

 

III   Y A T IL DONC UN LIEN ENTRE SAVOIR ET CROIRE?

Vous connaissez cette expression « je ne crois que ce que je vois ». Cette expression est illogique: en effet,  une fois que j’ai vu, je ne suis plus en situation de croire, mais de constater.  Un exemple:  je crois que le train va arriver. Une fois que je le vois, je ne crois pas qu’il est arrivé: je le sais 

L’auteure rappelle le rapport étroit entre savoir et croire et elle ouvre ce thème avec le propos de l’apôtre Thomas:  si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, non je ne croirai pas!. 

Et Jésus, dans l’évangile de Jean  se manifeste en présence de Thomas et lui permet de faire l’expérience de voir et toucher ses plaies .  Alors, Thomas s’exclame « Mon Seigneur et mon Dieu ». Il voit et au lieu de cesser de croire, il commence à croire .

Thomas aurait pu continuer à être sceptique et dire qu’il était victime d’hallucination.  Au contraire, il outrepasse l’expérience de voir …..en un acte de foi . Mais nous sommes avertis: «  Heureux qui, sans avoir vu, croiront! »

Donc l’expérience de voir ne suffit pas à déduire une certitude ni à ouvrir le champ de la connaissance; elle incite à interpréter, à émettre une hypothèse; On a tôt fait de forcer la croyance qui est quelque chose d’inconnu, d’inquiétant à devenir un savoir , c’est à dire quelque chose de connu qui rassure et produit un sentiment de puissance .

 A) CROIRE marche-pied vers le SAVOIR.

Aujourd’hui, si on n’attend plus de la religion   relevant de  croyances non provisoires  qu’elle nous explique le monde, dans l’expérience scientifique, CROIRE n’est pas absent. C’est un marche-pied vers le SAVOIR, vers   des croyances identifiées, assumées et non sacralisées. 

Au cours d’une expérience scientifique, on démontre une hypothèse  par un essai qui sera positif ou réfuté: et c’est un pari ; c’est un ACTE DE FOI  que l’on doit accepter de perdre. Le chercheur doit être heureux de voir son hypothèse réfutée car il a participé à l’avancement des connaissances. Mais cela devient dangereux quand on s’acharne dans un fausse solution au point de réfuter toute réfutation. 

Pour illustrer ce danger, Marion Muller-Colard raconte l’histoire de Philippe SEMMELWEIS (1818-1865) médecin en obstétrique en Autriche P 53. A cette époque, beaucoup de femmes succombent à la fièvre puerpérale: il observe qu’il y en a moins dans le service du Dr Bartch que chez le Dr Klin.

Il remarque que chez Bartch ce sont des élèves sage-femmes qui pratiquent le toucher chez les parturientes; chez Klin, ce sont des étudiants en médecine; il obtient d’échanger les équipes d’un pavillon à l’autre: « la mort suit les étudiants ». 

Or les étudiants vont en salle de dissection avant d’aller examiner les futures accouchées. Semmelweis préconise aux étudiants de se laver les mains avant de rejoindre la salle d’accouchement. Mais Klin même s’il envisage la vérité sur la fièvre puerpérale va étouffer cette vérité par tous les moyens. Semmelweis va confirmer son hypothèse, mais ses résultats seront frappés du soupçon et du mensonge.

Peut être était-il vexant que la solution au problème fût si simple, discrète mais accessible dans un milieu médical gorgé de son importance. De là, à devenir incroyable, il n’y a qu’un pas. La raison qui aurait dû l’emporter a été emportée par des croyances à l’envers.   Il arrive qu’on ne parvienne pas à croire ce que l’on sait. Nous connaissons cette dissociation psychique avec le déni face aux données du réchauffement climatique par exemple.

Ce que Marion Muller-Colard veut transmettre à ses fils, c’est un art de croire et de savoir croire , comme on dirait « savoir-être », un art de croire auquel on prête une qualité qui produit un effet sur un groupe humain. 

Il est important de se savoir en train de croire pour éviter de croire savoir, de reconnaitre les registres et les distinguer. Il ne faut pas rougir de croire dès lors que l’on n’est pas dupe au point de prendre sa croyance pour une connaissance. Quand on sait croire, Dieu  reste un mystère, une présence; on sait que sa croyance est irrationnelle qui repose sur des expériences intimes 

B) CROIRE comme pari

Nous avons vu que   dans le domaine scientifique, croire n’est pas stable et occupe une fonction dans la recherche. Or nous allons voir que lors du Covid 19 et de l’étendue de la vaccination aux jeunes de 12 à 17 ans, les forces psychiques, sociales et politiques ont transformé une hypothèse en affirmation.  

« En mai 2021, le comité consultatif national d’éthique dont elle est membre est saisi par le gouvernement sur les enjeux éthiques de l’ extension à la vaccination des mineurs de 12 à 17 ans. Les Etats Unis ont déjà étendu la vaccination à cette population. La France bénéficiait d’un essai clinique sur un large échantillon. On pouvait attendre  la rentrée des classes pour observer ce qui se passait aux USA. Mais le 2 juin le président Macron annonça que le Conseil de défense réuni ce même jour avait décidé de rendre éligibles à la vaccination ces mineurs dès le 15 juin. 

A ce stade , les scientifiques n’avaient pas les moyens d’être certains de l’ efficience du vaccin sur la transmission du virus: ils avaient des raisons valables de le croire.

Les politiques ont lancé des campagnes de publicité maniant la carotte de la promesse et le bâton de la culpabilité. Tout était fait comme si la preuve était donnée que le vaccin entravait la transmission du virus.

Selon Marion Muller-Colard, on a raté  une occasion démocratique de partager le savoir et ses limites; de prendre conscience de la nécessité de croire comme étape du savoir, de notre interdépendance et du besoin de confiance qui en découle. Le vaccin était UN PARI raisonnable et on a fait comme s’il représentait la solution sûre et certaine. On a forcé la certitude pour emporter l’adhésion de toute une population.

Marion Muller-Colard ne reprochera jamais à « quelqu’un d’avoir perdu un pari qu’il avait travaillé à rendre raisonnable. Mais elle le lui reprocherait s’il lui l’avait présenté comme une certitude, abusant sa confiance en feignant pouvoir se passer d’elle. 

C) CROIRE et la confiance

Croire est en lien avec la confiance;

Un homme a demandé à un des fils  de l’auteure s’il avait la monnaie contre un billet de 20€ . Le jeune lui donna la monnaie mais ne reçut pas le billet. Sa confiance a été trahie, il en a déduit que plus jamais il  ne ferait confiance: « je ne me ferai plus avoir ». En colère , il a raconté cela à sa mère. Cette dernière, fière de lui, lui a répondu: “Refais toi avoir pour respecter qui tu es parce que tu ne devrais pas avoir honte; il n’y a pas de raisons de te sentir humilié ». En fait, on n’a jamais tort d’avoir confiance

Croire n’est pas crédulité ni naïveté: c’est une parti pris.

Ce n’est pas parce qu’on n’arrive pas à imaginer tous les scénarios dans toutes les situations qu’on est crédule. On agit par statistiques et par foi: on prend des risques, on mise sur l’autre. Si on devait faire une colonne de toutes les fois où nous avons eu confiance et où ça s’est bien passé, et une colonne de toutes les fois où notre confiance a été trahie, on verra qu’en fait la 2ème colonne est beaucoup moins remplie. C’est une folie quotidienne et c’est la condition de notre capacité à vivre des bons moments.

Quand ses fils ont commencé à voyager seuls (TGV direct et attente des grands parents devant la voiture à l’arrivée), elle s’est fait interpeller par une dame: « vous laissez vos enfants voyager seuls, avec toutes les horreurs qu’on entend? » Elle avait murmuré à ses enfants: « souvenez-vous que 99% de l’humanité est bienveillante ». Un « savant »mélange de foi et de probabilités en sachant que  « la confiance est le contraire d’une sécurisation »selon Georges Haldas d’où l’aberration de la politique dite du « risque zéro ». Une confiance trahie reste intègre. Se tromper cent fois sans être dupe, c’est une bien subversive façon d’être très intelligent.

D) CROIRE pour appartenir

On croit donc plus souvent qu’on ne le croit. Et ce n’est pas bien grave. L’essentiel est de le savoir.

Marion Muller-Colard est une croyante au sens religieux du terme: elle croit que le monde tel qu’il est n’est pas le résultat du seul enchaînement de hasards biochimiques. Sur le contenu de sa foi, elle épouse une tradition et s’y confie.  

Elle croit au sens de la confiance en la parole d’autres qui l’ont précédée. Elle s’en remet à sa communauté protestante, à laquelle elle appartient; avec d’autres elle répète des mots millénaires à la condition que la foi soit respirante . Croire à un corps absent, géoinlocalisable, aura amené une plus-value dans sa vie.

Cependant, la question des croyances ou de l’appartenance religieuse des personnes qu’elle rencontre n’est pas un critère de relation pour elle: il y a plus d’incompréhension entre elle et un chrétien qui vote Trump qu’entre elle et son amie musulmane.

Dans les rencontres interreligieuses, rien ne l’agace plus que la tentation de fabriquer du commun à tout prix. Quel intérêt y aurait il à entrer en relation si l’autre n’avait pas une autre façon de croire que la sienne? Ce qu’il y a de commun, c’est savoir croire assez tranquillement pour pouvoir laisser l’autre croire autrement . 

La fracture qui traverse le champ religieux sépare les croyants capables d’altérité (de reconnaître l’autre en tant qu’autre) et ceux qui en sont incapables et qui font de leurs croyances des « forteresses de certitude ».

E) CROIRE et douter

Pour Marion Muller-Colard,  le doute préserve le principe même de la croyance ( s’il n’y a plus de doute, il n’y a plus rien à croire) et de la relation à l’autre. Le doute dans sa foi est ce qui réserve du crédit au savoir croire de l’autre et nous permet de coexister.

Marion Muller-Colard nous met aussi en garde contre le cryptoreligieux. Le besoin religieux avance masqué avec des croyances qui ne se s’assument comme telles, des mouvements qui prennent des modalités religieuses dans leur tendance dogmatique et prosélyte », ce que Jacques Ellul appelait « les produits frelatés de la spiritualité ». Le cryptoreligieux «  est une fabrique de morale, qui désigne le bien et le mal, qui refuse le doute et se croit objectif. Le cryptoreligieux appartient au registre du croire savoir. D’ailleurs,  la laïcité qui n’est pas un interdit de croire mais la valorisation du savoir croire par excellence , a été la proie du cryptoreligieux, 

Marion Muller-Colard termine son livre par le chapitre intitulé

 

IV   OPPORTUNITÉ DE L’INCERTITUDE. 

Elle espère que jamais on ne prouvera la résurrection du Christ car on  scierait la branche sur laquelle elle est assise avec beaucoup d’autres.  Croire en l’improbable est un acte de foi utile, croire en l’impossible est un pas qui force en elle l’espace de l’inconnaissable.

 

En conclusion

Si croire n’empêche pas l’angoisse, qu’est ce que ça change?

Pour Marion Muller-Colard, croire empêche le désespoir mais n’en prémunit pas . Croire ne met à l’abri de rien pas même de ses pires cauchemars. 

Elle répond à la question de son fils par ces mots:

Si l’incertitude t’angoisse, il est toujours permis de croire qu’elle joue dans ton camp. Car croire, ça change l’incertitude en opportunité . Pour Marion Muller-Colard, une autre façon de regarder l’incertitude est de la voir non comme un danger, un risque, mais plutôt comme un nouveau possible, qui joue pour nous, et qui change l’incertitude en opportunité.

Croire dessine un après, une terre en vue dans la mer déchaînée .

 

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
17 octobre 2025

Atelier de Lectures Oecuménique du 16 octobre 2025

 

Fin  de  Vie   ///  Jean-Marie GOMAS et Pascale FAVRE

Peut-on choisir sa mort ?

 

 

Une mort paisible ?

J’ai toujours , depuis mon adolescence , entretenu une relation reconnaissante  avec cette façon dont l’un de mes auteurs préférés  a relaté de la mort de l’un de ses principaux personnages de roman. lequel d’entre nous ne souhaiterais pas de passer de vie à trépas dans cette poésie douce qui émane du texte que je vais me faire un plaisir de vous lire ?

 

Lecture du dernier paragraphe du chapitre «  Le dernier été »  extrait de l’ouvrage de John Galsworthy DERNIERS ÉPISODES DES FORSYTES.

<<<  L’horloge des écuries sonna quatre heures. Dans une demi-heure elle serait là ! Il avait juste le temps de faire un tout petit somme, car il avait si peu dormi ces derniers temps. . .  Et, s’installant dans son fauteuil, il ferma les yeux. Un duvet de chardon porté par un léger souffle d’air se posa sur sa moustache, plus blanche encore que lui. Il ne s’en aperçut pas mais sa respiration le fit remuer sans le détacher. . . Et la vague délicieuse du sommeil envahit le cerveau qu’il abritait et la tête s’inclina en avant et reposa sur la poitrine. . .

L’horloge sonna le quart. Le chien Balthazar s’étira et leva les yeux vers son maître. Le duvet de chardon ne remuait plus. . .  Et soudain, il poussa un long, un très long hurlement. Mais le flocon de duvet restait immobile comme la mort, comme la figure de son vieux maître.>>>

Est-ce là une parfaite image de ce que l’on pourrait qualifier de mort dans la dignité ?

Une mort dans la dignité ? Le témoignage d’une femme âgée de 90 ans, recueilli par Marie de HENNEZEL, cité p 88 de l’ouvrage de Jean-Marie GOMAS nous fait entrer dans la réalité du sujet tel qu’il s’inscrit dans l’ouvrage du médecin-gériatre « FIN de VIE , peut-on choisir sa mort ? « 

<<<  Je voudrais une mort apaisée, dans mon lit à moi, pas à l’hôpital. Je voudrais qu’on soit autour de moi et qu’on me dise des mots d’amour, qui me donnent la force de mourir, qu’on me touche avec des gestes doux et calmes, qu’on me laisse glisser dans la mort sans me forcer à manger si j’en ai plus envie. Je veux sentir la vie autour de moi, les enfants bouger, les gens parler, et, si je souffre, qu’on me donne ce qu’il faut pour que je n’aie plus mal. C’est ça, pour moi, mourir dans la dignité. >>>

Mais il y a aussi les tous derniers instants de la vie, et particulièrement  de ceux des plus innocents et des plus cruellement atteints par la maladie. J’ai retenu le témoignage du médecin-pédiatre dans un service hospitalier de neurologie dont l’ouvrage « Le temps de vivre et le temps de mourir » de Joëlle RANDEGGER complètera notre étude.

<<<  David est mort la nuit dernière . . .  J’étais seule à son chevet, impuissante à faire tomber sa fièvre et calmer sa difficulté à respirer. Il s’est éteint sans avoir pu revoir son père . . . 

Depuis quelques jours, dans la crainte de ne plus trouver son souffle, il réclamait en gémissant sa mère, morte l’hiver dernier et ne supportait plus de rester seul un instant. Ses nuits n’étaient plus qu’une lutte contre l’angoisse et l’asphyxie.. .

Cette fois, ses éducateurs nous l’avaient amené en urgence. Un coup de stéthoscope et un cliché radiologique m’avaient immédiatement fait comprendre la gravité extrême de cette dernière complication pulmonaire. Assise auprès de son lit , je ne l’avais pas quitté, n’ayant pas beaucoup d’autres médicaments à lui offrir que ma présence.

Devant une telle accumulation de ruptures, deuils, solitudes, souffrances physiques et morales, comment ne pas être profondément révoltée devant une société qui n’a pu protéger cet enfant pendant les neuf années de son existence ?. . . Il y a des soirs comme à cet instant suspendu au souffle d’un môme de neuf ans, où mon travail n’est plus que fatigue et compassion, où je rentre en moi-même avec ses seuls mots au bord des larmes : «  Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand attendras-tu pour nous délivrer de cette violence ?.  « Celle qui laisse un enfant de mon pays mourir solitaire , avec comme seul espoir la promesse que je lui ai murmuré doucement avant qu’il n’exhale son dernier soupir : « David, n’aie pas peur , ta maman est là, tout près de toi, elle t’attend . . . » Tu as le droit de nous quitter.>>>

Mon introduction illustrée par quelques lectures ou témoignages choisis révèlent la multitude d’approches et de vécus différents dans les comportements humains.

Aucune anticipation sur une possible gestion des moments  de fin de vie n’est crédible et efficace. D’une façon générale, dès lors que le tragique compte à rebours d’une imminente et éprouvante disparition est enclenché, le temps d’application et de recours aux lois existantes est souvent  dépassé par l’évolution médicale et physique du patient.

Tout dépend du savoir-être et de l’être-là de l’environnement familial ou amical proche , et du savoir-faire de l’équipe médicale.

Parler dans ses conditions d’euthanasie ou de suicide assisté consiste à se référer à des résolutions envisagées par le patient en pleine possession de ses moyens. L’urgence des situations de fin de vie ouvre le champ de l’aide médicale à mourir : faut-il interpréter « aide » par le concept d’une « administration «  de la mort ?

Et qu’est-ce que « sédation » veut dire ? certains assimilent-t-ils ce terme comme une euthanasie déguisée ?

Aide médicale à mourir, aide médicalisée active à mourir, euthanasie, sédation profonde, sédation profonde et continue maintenue jusqu’au décès ( SPCMJD ), sédation transitoire proportionnée, suicide assisté, suicide pharmacologique, assistance à mourir, l’euthanasie ou mort sur rendez-vous, 

Toutes ces formules ou tous ces vocables appellent une clarification. L’emploi des mots justes est une condition indispensable pour appréhender les situations sans contresens, à la fois prises dans une approche  globale de la maladie du patient, que dans un décryptage ponctuel bien interprété de la crise sous-jacente.

 

Je vous propose d’ouvrir le chapitre constitutif de la deuxième partie de l’ouvrage du Dr J-M GOMEZ, à savoir 

Des croyances et des préjugés à revisiter (p51)

  1. (51) Je veux choisir ma mort ! Une parole de bien-portant. . . Il est illusoire de se projeter dans sa propre fin de vie, sans lien avec la réalité à venir. Comment s’organisera autour de soi le temps des derniers jours ? En présence de qui ?  Quel sera le rôle investi par la peur d’un abandon, celle d’un refus de la souffrance ?
  2. (54) Respecter ma liberté de choisir avant toute chose ! Je veux jouir de la liberté première de décider pour moi-même de l’enjeu d’une euthanasie ou d’un suicide assisté. Cette ultime liberté que je revendique ne se situe-t-elle pas au-delà même du champ conscient de ma liberté, c’est-à-dire qu’elle s’exerce lorsqu’on a cessé d’être libre ?. . . Parler de liberté me donne-t-il un droit à l’euthanasie ?
  3. (57) les directives anticipées ( Léonetti 2005) ne concernent que les choix relatifs aux soins de fin de vie ! Or depuis 2005, tout acharnement thérapeutique est prohibé. Inutile de la rappeler dans les D.A.  Elles dépendent essentiellement de l’état de lucidité du patient dans ses derniers instants sur Terre.

Cela signifie qu’elles sont rédigées dans l’intention d’une estime de soi réaffirmée, bannissant toute dégradation de qualité de vie ou abandon de dignité.

  1. (61) La personne de confiance. Différente de l » personne à prévenir, elle ne joue aucun rôle décisionnel ; sa désignation ne s’impose pas. Rôle consultatif.
  2. (63) Docteur, je veux mourir ! Cette invocation veut couper court à ce qui pourrait s’apparenter à un chemin de croix !. Elle relaie l’expression d’une souffrance et d’une appréhension sur un devenir sans avenir, soumis à des injonctions sociétales ou familiales. Cette déclaration demande à être décrypter : le médecin doit savoir écouter et reformuler les signes paradoxaux et l’ambivalence du message.
  3. (68) L’acceptation légale de l’euthanasie entrainera des dérapages. La banalisation de l’acte ouvrira la porte à une extension de la mort administrée à  d’autres sujets présentés comme incapables de se prendre en charge dans la société.
  4. (69) La sédation profonde . Présentée comme une euthanasie déguisée, elle est souvent présentée comme l’administration d’une mort de soif et de faim. Son déclenchement n’intervient qu’en fin de parcours, au moment ou son besoin est jugé urgent, impératif et indispensable pour soulager les dernières heures d’un patient livré à une souffrance réfractaire ;
  5. (74) La nutrition du patient en soins palliatifs. L’acte de se nourrir est associé à un symbole puissant de la vie. Le plaisir gustatif justifie autant que faire se peut au maintien d’une alimentation orale. Il permet de maintenir avec les visiteurs une valeur relationnelle.
  6. (76) Les voies artificielles sont pratiquées pour éviter des complications ou risques d’encombrement respiratoire. Perfusions périphériques ou cathéter central. Sondes gaso-gastriques. Recours à l’hydratation pour éviter les encombrements bronchiques. Intensification des soins de bouche.
  7. (79) Une loi permettrait la disparition des euthanasies  clandestines et garantirait une égalité pour tous. De même que chaque «  lorsqu’une vie est singulière, chaque fin de vie sera toujours unique. Comment légaliser un droit à mourir ?  Lorsqu’une société en vient à légaliser l’euthanasie, ne perd-il tout droit au respect ? comment peut-on imaginer que dans un tel environnement social, l’État puisse garantir la vie et développer sa capacité à protéger sa population ?
  8. (81) On ne peut pas le laisser ainsi souffrir comme ça, faites-lui la piqure ! «  Il ( ou elle ) souffre ! « douleur physique . . . souffrance morale ! la douleur physique peut et doit être soulagée aussitôt ; Un accompagnement bien conduit permet le soulagement de l’immense majorité des douleurs. La souffrance morale touche des zones complexes du psychisme qui se prêtent mal à un contrôle. L’angoisse de mort est universellement partagée. L’apaisement est favorisé par la présence d’un cercle familial bienveillant et chaleureux et pas celle d’une équipe soignante attentive et disponible.

La compassion est un argument qui est utilisé tant par les détracteurs que par les défenseurs de l’euthanasie. Un juste usage de la compassion doit conduire au soulagement de la souffrance du patient. Proposer une euthanasie au nom de la compassion à un patient mal soulagé est un contresens majeur.

Une volonté de maîtrise, érigée en toute-puissance et faussement édifiée sur le motif compassionnel a pu conduire certains soignants à multiplier des euthanasies sauvages.

L’exemple de Christine MALÈVRE est édifiant. Sous le couvert d’une mission de délivrance dont elle se sentait investie, cette ex-infirmière a procédé à l’euthanasie de plusieurs malades

(85) Mourir dans la dignité ! Maître-mot utilisé par les défenseurs de l’euthanasie. Cela veut-il dire que seules sont dignes  les morts programmées ?

La mort survenant comme une issue naturelle de la maladie paraîtrait reléguée    au rang d’indignité ? Bien des fois, en demandant la mort, c’est l’amour qu’on appelle !

Qui définit ce qui est digne et indigne dans la mort ? Cf la déclaration universelle des droits de l’homme : La dignité érigée comme valeur humaine inconditionnelle, qui ne peut jamais lui être ôtée. Elle appelle en retour le respect. Dans cette confusion des interprétations, s’agirait-il plus « d’une perte d’estime de soi « 

(89) Le palliatif, c’est ne plus rien faire. De toute façon, ça ne sert à rien puisqu’il (elle) va mourir ! L’antichambre de la mort . . . ou Tout ce qui reste à faire quand il n’y a plus rien à faire. Regarder le malade avec un œil différent, en étant persuadé qu’il a une raison de vivre jusqu’au bout !

Lecture de la prise en charge de Mme G.M. ( p90 ) par une unité de soins palliatifs : exercice associant rigueur clinique et précision du diagnostic.

<< la fille de Mme G.M. contacte le service de soins palliatifs pour demander l’admission de sa mère âgée de 87 ans qu’elle dit être en fin de vie . . . >>

L’accompagnement : Tout un chacun peut accompagner un proche dans une période difficile de sa vie , c’est-à-dire le soutenir par sa présence. Cette assistance requiert une réelle disponibilité, une intense attention à l’autre, la mise de côté de ses propres attentes et de ses angoisses personnelles. Il s’agit pour lui d’être là.

(94) L’organisation palliative en France.

HAD  Hospitalisation à Domicile

EMSP Équipe Mobile de Soins Palliatifs 

USP  Unité de Soins Palliatifs

Midozalan produit phare des différents types de sédation

EHPAD Plus du tiers des  610 000 résidents dans 7 000 établissements sont atteints de maladie neuro dégénérative.

 

Le Bénévole accompagnant.

  • . . . Je l’ai été pendant presque 15 ans ! –

Le bénévole  doit faire preuve d’une juste conscience de la relation à l’autre et une acceptation de la finitude , tant pour lui-même que pour celui ou celle qu’il visite.

Visite n’est d’ailleurs  pas le mot qui puisse convenir !  Son temps de présence auprès du patient en fin de vie suppose pour le bénévole un ressenti intime d’une légitimité personnelle dénuée de toute autorité  au sein de cette parenthèse qui lui est provisoirement ouverte par le patient.

Présence, Écoute dans la discrétion, respect de l’altérité, non jugement, respect de l’intimité de la personne malade et de son milieu familial.

Considérer le patient en fin de vie, c’est prendre considération de la mort, de sa puissance, de cette issue prochaine d’une vie assumée ; 

Donner au patient une légitimité dans sa démarche, l’accepter tel qu’il est, lui donner du poids dans sa recherche, accepter sa colère, son impuissance, lui faire prendre conscience par lui-même d’autres cheminements justifiant d’autres positions . . .

Considération n’est pas compassion ; la compassion à elle seule ne fonde aucune éthique.

La CONSIDÉRATION, au contraire

1/ Implique que la morale ne concerne pas seulement nos relations aux autres mais aussi notre rapport à nous-même

2/ S’enracine dans l’humilité qui dépouille le sujet de tous les attributs conférés par la société et liés au rang

3/ entraîne un comportement ( Manière d’être )  qui conduit l’individu à s’ouvrir aux autres en étant dans la transmission et non dans la rétention.

4/ débouche sur la magnanimité, vertu qui s’oppose à l’orgueil et à la fausse modestie

L’accompagnement suppose-t-il la rencontre , à chaque fois nouvelle, incongrue, renouvelée de deux histoires dont l’une , l’accompagnant,  suit un fil logique en prise sur la société, et l’autre, le malade en fin de vie réagit avec ses moyens limités dans un questionnement sur la valeur de son  existence. 

Le bénévole entend-il se placer dans le jeu de la Rencontre avec le malade condamné à une fin de vie prochaine ?

Spectre très large du mot Rencontre ! . . .

Attention : l’accompagnement d’un malade en soins palliatifs ne peut engager une rencontre sur un même plan  entre deux individualités complètement étrangères l’une à l’autre !  Leur espérance de vie réciproque les propulse à des années-lumière l’une de l’autre  ! 

La mort est précédée par une kyrielle de « petites morts » qui précèdent le grand départ.

L’accompagnement d’une personne en fin de vie  se limite  à tout ce qui reste à faire quand il n’y a plus rien à faire !

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Quelques notions-guide attachées à la perception des derniers jours

Le consentement à mourir est lié à une acceptation totale de sa finitude, se détacher des liens affectifs et matériels Il arrive si souvent que les conditions de prise en charge d’un malade en fin de vie peuvent se révéler indigne.

Se pose la question de la formation du corps médical au contrôle des symptômes, de la douleur, de la souffrance.

L’accompagnement des personnes dans les derniers moments est-il appréhendé différemment dans d’autres cultures que la nôtre ?

Administrer la mort n’est pas une aide à mourir ! Accepter les limites dans sa vie pour mourir = faire preuve de lucidité. Le lâcher-prise

Ceux qui ne peuvent plus se suicider auraient dû y penser avant !

Rendre le malade acteur de sa propre vie : suppose une anticipation du suicide assisté

Quid de l’acharnement thérapeutique pratiqué sur les dialysés ?

Les euthanasies soulagent les budgets des hôpitaux !

Quand le délire envahit la parole  ( symptôme neuropsychiatrique : confrontation à l’angoisse de la mort en phase palliative, fracas psychique. . . )

Quand la parole devient cri !

Quand le dernier souffle est rendu . . . . sans la famille

Aucune législation ne permettra de dire ce «  qu’est une bonne mort ! » 

Quand on veut faire taire la parole 

Ambivalence entre le désir de vie, et l’aveu d’impuissance.

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Jean-Marie GOMEZ décrit dans un chapitre complémentaire, «  Les chemins du mourir »  la succession de tableaux cliniques liés à la progressive perte de repères du malade en fin de vie.

C’est ainsi qu’il s’attache à décrypter chez le malade   la somnolence, l’agitation, la confusion, le délire, les hallucinations dans les troubles du comportement.

Soins de bouche, soins du corps, escarres, détresse respiratoire exigent des équipes médicales une prise en charge attentive.

La personne en fin de vie se confronte à une série d’états existentiels bien identifiés,  qui, ajoutés les uns aux autres, peuvent le transformer jusqu’à compliquer à l’extrême le soin à prodiguer. L’auteur signale les impacts que peuvent générer successivement ou en même temps la souffrance ( morale, existentielle ), la douleur ( physique ), la dépression, la fatigue de vivre, le vieillissement, la limitation ou l’arrêt du traitement, les comas, les dons d’organe.

Je voudrai prolonger la réflexion du docteur GOMAS lorsqu’il évoque dans les dernières pages de son ouvrage :

  • le sens de la vie « ça n’a plus de sens, Docteur !  il faut que cela s’arrête. . . «
  • la spiritualité

Il fait la distinction entre le besoin religieux, auquel des rites ou des traditions peuvent répondre de façon explicite, et le besoin spirituel laïque ( comme vie de l’esprit) qui appelle la présence et le partage avec autrui. 

Je ne voudrais pas clore ce partage sur le sujet de la FIN de VIE , dont l’auteur nous a donné tout un éventail de clefs pour déverrouiller les interrogations, craintes, incertitudes liées au passage de la vie à la mort, sans m’appuyer sur la contribution écrite par la pédiatre Joëlle RANDEGGER dans son ouvrage «  Le temps de Vivre et le temps de Mourir .

C’est guidé par son savoir de médecin confronté, tout comme Jean-Marie GOMAS, aux réalités des scénarios de fin de vie, mais  aussi par sa référence constante aux écrits bibliques et à sa foi protestante que j’ai voulu étendre le sujet à travers la perception très assumée d’une croyante chrétienne contemporaine.    

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Du côté des religions, rien n’est tout à fait simple, même si des voix catholiques,  orthodoxes, juives, musulmanes récusent tout acte médical euthanasique. Pour les religions dans leur globalité, l’acte médical euthanasique équivaut à un homicide volontaire, voire une transgression de la loi divine.

Comment appliquer le faire droit à l’amour et à la grâce, dans l’accompagnement de l’être en fin de vie ?

Les mesures d’accompagnement ne répondent-elles pas en elles-mêmes à ce temps de solitude, d’abandon, d’effroi dont la perspective demeure insupportable au patient promis à la souffrance ?   

Toute vie n’est-elle pas sacrée, intouchable, y compris celle d’un être considéré comme inférieur ? Le questionnement pourrait inclure aujourd’hui les animaux jusqu’à certaines formes de vie végétale. . .

Le corps médical «  croyant ( se réclamant d’une éthique chrétienne) » accepte sans réserve les dispositions de la Loi LÉONETTI de 2005 justifiant la possibilité d’une sédation terminale pour soulager la douleur insupportable.

Du côté protestant, les opinions sont diverses.

Le synode national de L’EPUF réuni à Lyon en mai 2013 << n’ambitionne nullement de prescrire des consignes, ni d’exprimer une parole définitive sur une question qui touche au plus intime et à l’ultime de chaque vie. Nous ( protestants réformés et luthériens ) refusons de croire que, devant la maladie, la souffrance et la mort, il puisse y avoir un cadre rigide qui définirait ce qu’est la dignité, la liberté individuelle ou la responsabilité collective. >>.

Sur la fin de vie, aucune recommandation de Jésus ne se trouve dans les évangiles ou dans les épitres de PAUL, à l’instar de celles que l’on identifie sur l’adultère, le divorce, le vol, la corruption, ou le culte de l’argent ou du pouvoir.

Jésus ne parle pas de la souffrance, il ne l’explique pas mais il la soigne ; il l’apaise chaque fois qu’il la rencontre.

Il n’en parle pas . . .  mais va l’affronter lui-même tout au long d’une agonie scandaleuse et parfaitement indigne.

Jésus de Nazareth a-t-il maîtrisé sa vie jusqu’au bout ?

Nombreux sont ceux qui prônent la responsabilité pleine et entière de l’homme sur sa vie , et désirent la maîtriser jusqu’à son terme en revendiquant l’exercice de leur liberté souveraine . Les adhérents à l’ADMD font leur ce constat : << Je ne suis libre que si ma vie m’appartient. Elle ne m’appartient que si j’ai le droit de – la maîtriser jusqu’au bout – voire de  l’interrompre >>

Cette  sérénité revendiquée et pratiquée au nom d’un sens affirmé de l’exercice d’une responsabilité personnelle trouve cependant ses limites du fait qu’elle  est formulée la plupart du temps par un être bien portant.

Sommes-nous entrainés, à notre corps défendant, dans un combat autant spirituel que personnel qui oppose «  liberté de conscience » et «  libre-arbitre » ?

Quand Luther reconnait que notre libre-arbitre s’exerce dans les choix contingents – usuels – de la vie quotidienne, intègre-t-il dans ces choix de la vie courante celui de l’atteinte à sa propre vie ?

Pour l’apôtre PAUL, dont l’Épitre aux Romains a directement inspiré la conversion de LUTHER, notre liberté ne peut être une occasion de vivre selon les « désirs de la chair » , c’est-à-dire d’en user pour notre propre plaisir et convenance. Elle n’est donnée que pour le service d’autrui.<< Laissez-vous guider par l’amour pour vous mettre au service des uns des autres >> déclare-t-il après avoir affirmé que nous sommes appelés à la liberté (Gal 5/13).

Retour à la phrase du Deutéronome : « Voici je mets devant toi la vie ou la mort, choisis la vie afin que tu vives !  Deut 30/15 » 

La liberté de la personne  ne constitue-t-elle pas une valeur qui évolue avec le temps et l’approche du décès ?

La personne en fin de vie , douloureuse, solitaire, angoissée, est-elle vraiment capable de discerner ce qu’est encore une vie libre ?

Notre véritable liberté dans ces moments du grand largage des amarres ne consiste-t-elle pas à se libérer de nos conditionnements de pensée, de nos émotions épidermiques, des barrages mis en place pour nous défendre des aléas de la vie ? Libérés de la peur, de la dégradation, de la dépendance , de la souffrance . . . . et de la mort ?

Vouloir vivre et désirer mourir !

La pédiatre et aumônière protestante  J RANDEGGER s’est nourrie de sa longue  expérience des agonies multiples et singulières, la plupart atroces ou interminables, quelques unes lumineuses, sereines, presque vivifiantes pour constater pour la grande majorité un «  vouloir vivre » malgré tout.

Dés que la maladie prend le dessus sur l’anticipation, une volonté folle de vivre, même dans des conditions de dénuement et de dégradations extrêmes habite s’impose au corps médical comme aux acteurs des accompagnements des patients. Le désir de mort à l’œuvre dans notre société, imprégnant les croyants comme les athées est une réponse à un abyssal manque d’écoute et de respect. Elle correspond à la tentation de combler le vide de ces piliers de l’existence humaine à savoir :

Reconnaissance, Relation, Sécurité, Vérité, Liberté, Créativité, et Justice. 

Vide qui éveille l’angoisse, la peur, le désespoir et le sursaut d’orgueil d’un humain confronté à sa fragilité.

 

Pierre Bécheret

 Atelier de lectures œcuménique de la paroisse de Villefranche ( EPUDF )  

16 octobre 2025 

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
21 juin 2025

Atelier de Lectures Oecuménique du 19 juin 2025

Présentation par Christiane Desroches

 Présentation de Paul de Tarse

Le récit de la  vie de Paul est coupé par l’analyse de ses écrits relatant son lien avec des communautés. Marguerat présente les arguments de divers auteurs pour des hypothèses biographiques avant de trancher avec sa propre version argumentée. Les lettres sont analysées avec les interprétations de certains passages controversés. L’après Paul présente l’école paulinienne avec les lettres attribuées à Paul ainsi que les Actes des apôtres. 

Je ne retiendrai pas les  diverses hypothèses ni tous les arguments sur la vie de Paul ou sur ses écrits.

La bibliographie (hors les commentaires sur les lettres de Paul) occupe 27pages  (p.425 à p.452) ; les notes 97pages (p.453 à p.550) ; le livre lui-même 413pages.

 

Préface de Paul de Tarse

Selon la tradition chrétienne, Paul est présenté comme froid, autoritaire, colérique, doctrinaire, intolérant, antisémite, antiféministe.

Paul compose les premiers écrits chrétiens, c’est le premier théologien, maitre d’œuvre de la première mission chrétienne à grande échelle. Ses textes ont été brandis au service d’intérêts conservateurs : contre la libération des esclaves, contre le mariage, contre l’émancipation de la femme. Ils furent vecteurs de l’antijudaïsme en Occident. Paul a servi dès le 2ème siècle d’arme offensive au profit de combats qui n’étaient pas les siens.

Marguerat croise la vie et la pensée de Paul. C’est au creuset de son histoire mouvementée que s’est formée la réflexion théologique de Paul.

Sa 1ère épître, la 1ère lettre aux Thessaloniciens, a été écrite en 51, ses dernières lors de sa captivité romaine, dans les années 58-60.

Les sources d’information pour la vie de Paul sont :

– ce qu’il a écrit : 1Thessaloniciens, 1et2 Corinthiens, Galates, Romains, Philippiens et le billet à Philémon.

– Luc avec les Actes des apôtres (pas toujours fidèle à la réalité des évènements)

Parfois des écarts entre les écrits de Paul et celui de Luc, dus au décalage temporel (Luc écrit aux alentours de 80-90). Une génération après sa mort l’image de Paul est lissée par le temps et adaptée aux besoins du moment. Par ex. Luc supprime des épisodes scabreux comme les fâcheries de Paul avec ses communautés. Paul est un taiseux sur sa vie personnelle. Par ex. il se tait sur les guérisons qu’il a accomplies et que raconte Luc.

Les lectures de Paul sont différentes : les protestants insistent sur la justification par la foi, les catholiques sur le conservatisme social (en s’appuyant sur les épîtres tardives écrites par ses disciples)

La 1ère partie du livre évoque le Paul pharisien, sa conversion, son épopée missionnaire.

La 2ème partie présente la chronologie des écrits de Paul et le cheminement de sa pensée, jusqu’à la mort de l’apôtre à Rome

La 3ème partie analyse Paul après Paul, la réception de Paul et de sa pensée au 1er siècle puis au 2ème où Paul est encensé, détesté, domestiqué. Et enfin, l’actualité aujourd’hui de la pensée de Paul.

 

1ère partie : La vie de Paul

1) Dès l’Antiquité on écrit des légendes dorées pour raconter la naissance et l’enfance des personnages mythiques ou importants dont on ignore tout (ex : Jésus). Mais pas pour Paul.

 

  • Date de naissance inconnue. Sans doute vers 5 ap.J.C. ou un peu avant. Environ 10 ans plus jeune que Jésus. Cf lettre à Philémon écrite vers 58-60 dans laquelle il se dit « homme âgé » ce qui correspond à l’époque à 50-55 ans.
  • Lieu de naissance : Tarse, ville du sud de la Turquie, centre culturel régional. Les plus doués poursuivent leur formation ailleurs car s’il y a une émulation culturelle à Tarse, son attractivité est très locale.
  • Beaucoup d’éléments séparent Paul de Jésus :

         -> Jésus est un rural, mal à l’aise à Jérusalem ; il parle de gens simples, il est fils de charpentier ; il évoque des villages, des semailles, des bergers, des chômeurs.

         -> Paul est un citadin, formé à Jérusalem ; c’est un intellectuel qui parle de marchés, de maisons, de maîtres, d’esclaves, de routes, de sanctuaires.

  • L’homme au double nom : Saül/Paul. Saül est un nom hébreu, celui du 1er roi d’Israël. Paul est la forme grecque du latin Paulus (sens : petit, faible).Ce nom est inconnu dans le monde juif.

Il était fréquent de se doter d’un nom gréco-romain (cf Céphas/Pierre). Les 2 noms font de Paul un passeur d’idées, de valeurs, du monde juif au monde gréco-romain. Il demeure fier de sa filiation juive et s’en revendique (2Co 11-22)

  • Formation dictée par son père. Dans le judaïsme de la diaspora la formation scolaire et religieuse se fait en grec dans le cadre de la synagogue. L’apprentissage des Ecritures se fait par mémorisation. Vers 14 ans, il a probablement eu une formation supérieure car il maitrisait bien la rhétorique (art du bien-parler et du bien-écrire). On ignore quel niveau de formation il a reçu précisément.
  • On ignore s’il était vraiment citoyen romain comme l’affirme Luc dans les Actes (22,27-28). Mais son appel à l’empereur pour être jugé indique la véracité de cette affirmation. Paul est un homme de l’Empire. Il s’installe dans le chef-lieu d’une province pour rayonner à partir de là dans la région. Il est au carrefour de 3 mondes : religieusement juif, culturellement grec, politiquement romain : il concrétise un christianisme à envergure universelle. La mondialisation de l’Empire romain est grandissante dès le règne d’Auguste, mort en 14 ap.J.C. 

Paul choisit d’être pharisien, groupe attaché aux coutumes ancestrales: Importance des règles de pureté, des normes sur le comportement quotidien, des prescriptions sur le jeûne, du calcul de la dîme. A Jérusalem se déroulait une compétition religieuse active entre les courants du judaïsme d’avant 70. Chaque fraction défendait la vérité de sa lecture de la Torah.

2 mystères :

  • de quoi vivait-il ? de son métier de faiseur de tentes ? de subventions familiales ?
  • était-il marié ? L’éthique pharisienne poussait au mariage et à la procréation.

Même mystère du célibat que pour Jésus

  • Le persécuteur. L’affaire est strictement interne au judaïsme. Paul n’a persécuté aucun chrétien : c’est une secte messianique juive d’adeptes de Jésus qui est visée, une déviance jugée dangereuse car il y a un risque identitaire. Seuls les hellénistes ont été visés (ceux qui parlent grec), à cause des propos critiques sur le temple de Jérusalem et la Torah (ils sont plus laxistes que les Hébreux sur les impératifs). Les hellénistes sont attirés par la prédication de Jésus : impératif de l’amour d’autrui, donc un aspect moral, la désinvolture face à la loi rituelle.
  • on ignore son aspect physique.

2) Une vie qui bascule (Damas)

Dans l’iconographie c’est à partir du 12ème siècle que Paul passe du statut de piéton à celui de chevalier. Or, l’usage du cheval était réservé aux courriers impériaux ou aux officiers de l’armée.

Il y a diverses théories de son retournement. Ce n’est pas une « conversion » puisqu’il reste juif. Il a un retournement des valeurs lors de cette expérience mystique. On date cet épisode dans les années 32.

Après Damas, 14 années obscures. Une petite confidence est faite dans les Galates : « je suis parti pour l’Arabie » (Galates 1,16b-17), le plus proche pays étranger (la Jordanie actuelle, capitale Pétra, Nabatéens). Mais il s’est rendu indésirable auprès des Nabatéens qui tentent de l’arrêter à Damas (cf épisode de sa descente de la muraille dans une corbeille).

Puis il se rend à Jérusalem où l’Eglise est dirigée par les 12 qui ont un prestige inégalé. Il y cherche la validation de sa mission. Mais son indépendance déplait et il fuit Jérusalem.

Il va à Antioche, en milieu hellénistique. On a à peu près 6 ans de silence. Barnabé fait le lien entre Jérusalem et Antioche. Le nom de chrétien apparait mais comme un sobriquet. Il ne sera utilisé par les chrétiens qu’au 2ème siècle. 

Puis un voyage missionnaire est confié à Barnabé et Paul, Paul ayant la place de second. La mission est planifiée, elle ne se déroule pas au gré des déplacements  (cf Jésus ; mission de Pierre).  Le groupe s’étoffe malgré l’hostilité rencontrée dans les synagogues. L’itinéraire suivi est relaté par Luc dans les Actes.

On ignore la teneur de la prédication fondatrice de l’apôtre. Dans les Actes les discours recomposés reflètent l’image qu’on se faisait de Paul au 1er siècle.

Les hellénistes christianisés ont gardé une théologie et une pratique plus libérale que les juifs palestiniens, une lecture moins ritualisée et plus spirituelle de la Torah. L’accueil des non-juifs est plus naturel qu’en Palestine.

Dans la 1ère communauté le baptême a remplacé la circoncision comme rite d’initiation.

3) Une mission aux dimensions du monde.

La mission, incluant les non-juifs, n’a pas plu à une aile plus rigoriste de l’Eglise de Jérusalem pour laquelle la participation au salut d’Israël passe par l’adhésion aux rites mosaïques (circoncision, observation de la Torah dans son intégralité).

La délégation d’Antioche, conduite par Barnabé et Paul, arrive à Jérusalem entre 48 et 49. La rencontre a 2 versions incompatibles : celle de Paul dans Galates (2,1-10) et celle de Luc dans les Actes (15,5-29).

Paul a compris que les communautés doivent contribuer financièrement en faveur des pauvres de Jérusalem, y compris les chrétiens d’origine païenne. Donc sa mission est validée.

Luc reconnait la validation mais les chrétiens d’origine païenne doivent respecter les abstinences : viandes sacrifiées aux idoles, le sang des animaux étouffés, l’immoralité. Or il y a anachronisme : le décret contenant les abstinences sera promulgué plus tard, entre 49 et 51. 

Pour Paul, rien n’entrave la liberté d’accès des non-juifs au salut. Pour Jérusalem, la liberté est conditionnelle. Cette différence est source de conflit. Conflit qui éclate à Antioche (date inconnue) après le concile. L’opposition de Jacques, Pierre et Paul va isoler Paul, avec des conséquences sur les communautés créées par Paul.

Remarque : la chronologie de la vie de Paul (voyages, évènements, lettres) est difficile à établir.

2ème mission. Paul reprend sa mission avec Timothée et Silas. Le voyage se termine à Corinthe. Paul s’installe dans l’atelier d’Aquilas et Priscille, fabricants de tentes. Paul a appris le métier de couseur de pièces de toile ou de cuir à Tarse, pays du textile. Les outils sont réduits à peu de choses et tenaient dans un petit étui, équipement léger.

3ème mission calquée sur le 2ème voyage. Visite les diverses communautés crées.

Pour ses missions Paul et ses compagnons s’arrêtent dans les capitales provinciales de l’Orient romain. La diffusion chrétienne emprunte les grands axes commerciaux de l’Empire. Paul vise l’Espagne. Il est le 1er à avoir envisagé une mission d’envergure mondiale. Il a la volonté de mettre en réseau ses fondations, avec la circulation de personnes, de lettres, d’argent. Il a su saisir les impératifs du moment pour inscrire l’Evangile dans l’épaisseur de la vie. Il n’a pas fait qu’adapter au goût du jour un catéchisme inchangé.

 

2ème partie : Une pensée en construction.

 

Thessalonique, une évangélisation à risque

Paul, accompagné de Sylvain (ou Silas) et de Timothée, gagne à la foi quelques Juifs et davantage de Grecs mais les Juifs ameutent les foules. Les nouveaux convertis sont accusés d’agir contre les édits impériaux. Les habitants de la ville attribuent à la prédication chrétienne une dimension politique (cf à Jérusalem pour Jésus). Le terme de Kyrios (Seigneur) appliqué à Jésus est réservé au successeur de César. Paul et Sylvain doivent fuir à Athènes (fiasco) puis à Corinthe. Leur séjour n’a duré que 3 ou 4 mois. Timothée lui rapporte de bonnes nouvelles de Thessalonique et il écrit sa 1ère lettre vers 50 ou 51. C’est la 1ère lettre pastorale qui nous soit parvenue et le 1er écrit chrétien de l’histoire.

Cette lettre est dominée par la problématique de l’absence.

7 lettres de Paul nous sont rapportées (Romains, 1et 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1Thessaloniciens, Philémon). Les autres lettres ont été écrites après sa mort sous le nom de Paul. Il écrit entre 50 et 60. Le 1er Evangile, celui de Marc, ne paraitra que 10 ans plus tard. Il établit un nouveau genre littéraire : la lettre apostolique destinée à être lue en public.

 Les lettres sont sans doute des œuvres collectives, écrites avec des collaborateurs. Elles remplacent la présence physique pour entretenir le lien avec la communauté, pour instruire, pour répondre à des interrogations et parfois pour dire ce qu’il n’oserait pas déclarer en présentiel. Sa pensée évolue mais reste cohérente. 

Relevons l’importance du lecteur dans une culture d’oralité (cf Jésus) où à peine 5% de la population a accès à l’écrit.  Il n’y a pas de droit d’auteur. Le copiste peut très bien modifier le texte. Actuellement on n’a pas de textes originaux de Paul.

Ses lettres commencent par une action de grâce.

Dans sa 1ère lettre à Thessalonique Paul cherche à réconforter la communauté, rendue vulnérable par les persécutions. Il s’emporte contre les Juifs :

  • ils ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes
  • ils nous ont expulsés, bannis, au cours des émeutes
  • ils ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes (empêchent les païens de venir à Dieu car ils entravent la mission de Paul)

Ces propos qui s’appliquent à un conflit religieux juif, après le 3ème siècle, resteront dans l’arsenal antijuif. Paul affiche une différence entre le christianisme et la religion mère mais demeure un lien génétique.

1Thessaloniciens est une lettre pour conjurer l’absence : absence due à la séparation brusque entre missionnaires et communauté, absence des membres de la communauté qui sont décédés, absence du Christ. La nouveauté de l’espérance chrétienne concernant la mort est qu’elle ne sépare pas les croyants de celui auquel ils croient. Avant et après la mort « être avec le Seigneur » demeure. Ce thème sera développé dans Corinthiens.

 

Corinthe, une identité à construire

Ville d’environ 80 000 habitants au temps de Paul (30 000 aujourd’hui). Comme dans toutes les villes portuaires un certain laxisme moral régnait. On trouvait de nombreux temples de diverses religions (grecque, égyptienne, impériale). Quand Paul et ses compagnons quittent Corinthe, fin 52, ils laissent une communauté active et florissante.

Dans l’Antiquité la religion, la culture, la politique et la vie quotidienne sont en symbiose. Les nouveaux chrétiens doivent rompre avec leurs attaches dans tous les domaines de la vie. Or ils n’ont aucun modèle, aucun programme. Paul n’a pas laissé de consignes claires. A son départ la communauté est désemparée, divisée. La 1ère lettre présente la vie d’une jeune communauté du monde gréco-romain à la naissance du christianisme, avec des Eglises de maison de 20 à 40 personnes. Mais les groupes sont séparés, sans objectifs communs, souvent en conflit.

  • Problème de la célébration eucharistique : la Cène se partage dans la maison-Eglise. Le propriétaire invite à son repas les plus proches donc les plus aisés; les autres dans une autre pièce ; les esclaves, derniers arrivés, restent le ventre vide. Pour lutter contre ces clivages sociaux, Paul situe le problème sur le plan d’être Eglise. Il n’est pas moralisateur mais théologien à visée identitaire. L’Eglise doit être un espace de fidélité et d’amour d’autrui. Ce principe d’égalité va à l’encontre du système social et économique de l’époque fondé sur la séparation des classes et la hiérarchie. Mais Paul invite chacun à demeurer dans la condition où Dieu l’a appelé car Dieu accueille l’humain où il est, tel qu’il est ; peu importe sa condition ethnique, sociale ou religieuse. L’accueil divin est pur cadeau.

Les chrétiens sont invités à mettre leurs qualités au service de tous dans la communauté. Il invente le concept de « corps du Christ » pour montrer que chacun a sa place dans l’Eglise et y est indispensable à la présence du Christ.

  • Paul expose le manifeste de la 1ère génération chrétienne : la croix, scandale et folie de Dieu. Paul ne s’intéresse pas aux paroles ou aux actes de Jésus mais il se focalise sur sa mort, et sa mort sur une croix, condamnation d’un paria pour les Grecs et les Romains. Mais la croix est vue à partir de Pâques, de la résurrection.
  • Les femmes à Corinthe : il y a égalité de parole, à condition que les femmes soient voilées lors de leurs interventions (dans toutes les sociétés du monde méditerranéen les femmes sont voilées). Puis certaines ont refusé le voile au nom de la liberté et de l’égalité évangéliques. Or la femme au visage découvert et aux cheveux défaits était vite taxée de prostituée. Il est difficile d’être socialement soumise et religieusement libre. Paul est embarrassé, son argumentation confuse. Il ne veut pas renier l’identité acquise « dans le Seigneur », faite d’égalité et de réciprocité. Mais cette nouvelle identité est inscrite dans le monde où la relation hommes-femmes est marquée par la différenciation sexuelle. D’où un point de vue patriarcal confirmant la femme soumise à l’homme puis une dépendance réciproque.  L’un des disciples, 20 ans plus tard, impose le silence aux femmes (1Ti 2,11-12). Au 2ème siècle Tertullien insiste. Le bâillonnement de la femme en Eglise est décidé pour longtemps. La pensée de Paul a été détournée au profit d’un  conservatisme renvoyant la femme à la sphère privée.

Corinthe encore, l’homme acculé (2ème lettre)

La 1ère lettre a provoqué une crise ouverte entre l’apôtre et la communauté notamment sur 2 thèmes de cette 1ère lettre :

  • les viandes sacrifiées : ambiguïté de Paul : « pas d’idoles, donc vous pouvez manger de la viande sacrifiée » et « on ne peut pas participer à la fois à la table du Seigneur et à celle des démons ». Comme pour le voile il doit corriger la radicalisation de ses propos sans se renier. Pour les Grecs il y a un lien évident entre la viande et la religion. Dans les sociétés anciennes le manger ensemble exprimait le vivre ensemble dans la ville. Ne pas manger de viande coupait les liens sociaux. Mais les anciens païens ne veulent pas retomber dans les croyances d’idoles. Paul fait appel à la conscience d’autrui. La liberté chrétienne se traduit par le renoncement à ses droits. Donc on peut manger de la viande dans le cadre d’une invitation privée mais pas dans celui d’une viande sacrifiée.

Paul est un modèle de gestion des conflits en Eglise. Il ne s’arrête pas à l’opposition entre 2 points de vue. Il pense l’éthique chrétienne à partir de l’intégrité de la communauté. Le fort, même s’il a raison, n’a pas le droit d’écraser le faible car J.C. s’est fait « faiblesse de Dieu ».

  • La résurrection : Le ch.15 de la 1ère lettre est le seul à présenter une approche réflexive  de la résurrection de tout le N.T. Paul répond aux Corinthiens sur l’objection sur la résurrection des morts et sur les modalités de la résurrection. Il cite un ancien Crédo de l’Eglise de Jérusalem qui doit dater des années 40 et qui fait la liste des témoins des apparitions du Ressuscité. La résurrection du Christ est le socle fondamental de la foi chrétienne. Sans la foi en la résurrection il n’y a pas de christianisme. Puis il montre la solidarité entre la résurrection du Christ et la résurrection future des morts. Nier la résurrection des morts c’est nier Pâques. Dans Romains 4 cela va jusqu’à la négation de Dieu lui-même car c’est douter de son pouvoir de créer la vie au-delà de la mort. Pour les 1ers chrétiens la foi en la résurrection propose un art de vie bien plus qu’une information sur l’après-mort. A la question « avec quel corps les morts reviennent-ils ? » Paul répond par l’image de la graine, qui ne ressemble pas à la plante qu’elle donnera. Il décrit une recréation des personnes en corps immortels. 

Mais la crise à Corinthe s’est empirée.

La 2ème lettre est un assemblage de plusieurs lettres.

Marguerat propose un ordre du déroulement des faits et des échanges de lettres, qui est une hypothèse, la plus probable selon les connaissances actuelles. C’est sans doute la communauté qui les a articulées pour faire mémoire de cet échange. (Je renvoie au texte pour plus de précisions).

Dans ses réponses aux attaques dont il est l’objet, Paul est d’une partialité évidente. Ses adversaires sont du côté de Satan (11,14), et lui de Dieu (2,17). Il n’a ni empathie ni volonté de comprendre la position adverse. Il impose SA vérité, il défend la vérité de SON Evangile. Son emportement dans la polémique a eu des effets négatifs pour lui, pour les communautés, pour ses adversaires et dans les siècles suivants (cf les luttes contre les chrétientés jugées déviantes).

 

Les Galates, l’épître de la colère.

Ambiance explosive dès le début de l’épître (pas de prière d’action de grâce pour la foi des destinataires en début de lettre). La région galate est l’un des rares territoires du monde gréco-romain à être dépourvu de population juive. C’est un monde totalement étranger à l’apôtre. Pourtant au départ de Paul et de Sylvain quelques communautés sont dispersées dans le territoire galate. Or 4 ans après, depuis la Macédoine, il écrit sa lettre les accusant d’apostasie. Les Galates semblent  être séduits par la judaïté (circoncision, obéissance à la Torah, respect du rituel et du calendrier des fêtes juives). Au départ de Paul désarroi des convertis. Des prédicateurs leur offrent les marques de l’identité juive pour combattre ce désarroi. La Loi juive offrait un cadre identitaire et un code moral clair et praticable, une visibilité sociale, ce que n’offrait pas le christianisme de Paul. Pour les prédicateurs l’authentique foi au Messie Jésus passe par le  judaÏsme, Jésus étant juif. Vision défendue par l’Eglise de Jérusalem. Or Paul voulait favoriser l’intégration des païens dans l’Eglise et préserver l’unité de la chrétienté naissante.  Pour lui ce n’est pas la pratique de la Loi qui conduit à reconnaître en Jésus le Messie mais la foi. Puis il passe à la dimension active de la foi : « être au service les uns des autres ». L’apôtre place les Galates devant une alternative : soit la liberté éthiquement responsable, soit le retour à l’esclavage par l’adhésion à la Loi. Le compromis est impossible.

Paul semble avoir perdu son autorité sur les Eglises de Galatie. Elles sont absentes de la liste des contributeurs à la collecte en faveur des pauvres de Jérusalem.

 

Romains, le testament de Paul.

Texte écrit 1 an après Galates. On peut y noter de nombreuses dissonances par rapport aux Galates. Par ex :

  • La Loi : « Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la Loi » (Gal3,13) et « la Loi est sainte et le commandement saint, juste et bon »(Rom7,12)
  • La circoncision : « si vous vous faites circoncire Christ ne vous servira plus de rien » (Gal5,2) et utilité de la circoncision « grande à tous égards » (Rom3,1-2).

Paul reprend, recadre sa position face au judaïsme. La lettre représente son exposé synthétique de l’identité chrétienne, sur laquelle l’apôtre ne reviendra pas de son vivant. Pourquoi cette lettre ?

La tension entre juifs et judéo-chrétiens sert de prétexte à Claude pour expulser tous les Juifs de Rome en 49. A leur retour, en 54, les chrétiens d’origine païenne devenus majoritaires dictaient la loi. Or Paul a la réputation de « casseur de Torah ». Il veut se dédouaner du reproche d’antijudaïsme. Il se livre à une relecture de sa propre pensée :

  • Le rapport entre la justice et la Loi (justification par la foi) (1,16-4,25)

Paul veut démontrer que Juifs et non-Juifs sont à égalité devant Dieu. La Loi est impuissante à endiguer le péché, donc à justifier. Il reprend l’exemple d’Abraham, prototype du païen en qui Dieu accorde grâce sans regarder ses œuvres car le patriarche a cru en Dieu. La Loi est venue après la promesse divine à Abraham. Ne fonde aucun privilège en faveur des Israélites, ni la circoncision. Croire c’est faire confiance en dépit des apparences au pouvoir de Dieu de faire surgir la vie là où la mort a sévi.

  •  Nouvelle condition des croyants (5-8)

Paul refuse la conception du péché originel. Mais si tout humain ne nait pas pécheur, il encourt le malheur généré par ses propres péchés. Dans la littérature rabbinique c’est l’obéissance à la Loi qui réhabilite l’homme aux yeux de Dieu. Pour Paul la Loi a échoué, c’est la grâce de Dieu, son accueil gratuit accordé à tout homme qui le réhabilite.

  •  Le destin d’Israël (9-11)

Drame des Juifs qui refusent le Christ. Paul est déchiré entre l’impossibilité d’abandonner son Evangile et l’impossibilité de rayer Israël de la carte divine. Si la justification est une grâce que Dieu accorde sans condition, alors personne n’est exclu de l’universalité du salut proclamé en J.C. Donc Israël doit être mis au bénéfice de ce don.

  •  Exhortation morale (12,1-15,13) Propos décousu à partir du ch 12

           ->Diversité des dons de l’esprit

           ->L’amour fraternel

           ->Rapport à l’autorité politique

           ->La consommation des viandes

Ce qui est « agréable à Dieu » n’est jamais fixé une fois pour toutes, mais à découvrir dans chaque nouvelle situation. Une seule norme est posée : l’amour du prochain. Pour Paul comme pour Jésus, la nouvelle morale ne s’inscrit pas en commandements. Elle installe un horizon (l’amour) et invite le croyant à s’en inspirer pour accomplir ce qui est « juste », c’est-à-dire ajusté à sa situation.

 

Philippiens, l’épître de la tendresse.

Dans cette lettre le « je » s’impose. Sur les 104 versets, 73 sont centrés sur Paul.

Paul est seul, triste, emprisonné, il sent sa mort proche. Hostilité autour de lui.

Que s’est-il passé ? A la fin de Romains, il annonçait vouloir se rendre à Jérusalem pour y remettre sa collecte, symbole de l’unité d’une chrétienté secouée par des dissensions théologiques. Dans les Actes, Luc décrit les itinéraires. Des chrétiens de Césarée accompagnent Paul à Jérusalem. Paul est accusé d’autoriser les croyants venus du paganisme à s’abstenir des rites juifs et de l’observance de la Torah. Paul, à la demande de Jacques doit témoigner de sa loyauté au judaïsme en entrant dans le temple et en se livrant publiquement aux rituels de purification. Il est agressé par des Juifs traditionnalistes qui l’accusent de faire rentrer des païens dans le Temple. Il est sauvé par la garnison romaine. La suite n’est pas garantie historiquement. Prisonnier des Romains, il est exfiltré de Césarée car un complot se prépare contre lui, il est emprisonné en 57. Faisant appel à l’empereur, il doit être transféré à Rome où il est hébergé en résidence surveillée, à ses frais, pendant 2 ans. Actuellement on doute sur le lieu de cette captivité durant laquelle il écrit sa lettre aux Philippiens, dernier témoignage de l’activité épistolaire de Paul, avec le billet à Philémon.

Le lien avec Philippe date des années 49-50 lorsque Paul fait escale à Philippe. Il y a peu de Juifs car la ville est dominée par le droit romain et le culte égyptien d’Osiris. Mais il trouve quelques femmes non juives mais des « craignant Dieu ». Lydie, l’une d’elles, devient la 1ère convertie d’Europe. C’est chez elle que sont invités Paul et ses compagnons et que se réunit la 1ère Eglise de maison. Il écrit aux chrétiens de Philippe 10 ans plus tard mais la relation s’est toujours maintenue. Il raconte dans sa lettre le retournement de sa vie à Damas.

C’est au ch2 que l’on trouve un hymne sur l’origine du Christ. Dès le 3ème siècle, il y a conflit sur la double nature du Christ, homme et dieu. Le concile de Nicée en 325 a lutté contre l’arianisme pour qui seul Dieu est éternel, ni le Fils, ni le st Esprit ne le sont. Le conflit sur la trinité dure jusqu’au 6ème siècle. L’Hymne a été utilisé comme argument pour affirmer la préexistence du Christ ; or Paul présente le Christ comme un être bénéficiant d’une place, d’un statut unique auprès de Dieu. Il ne parle pas de nature divine du Christ. S’abaissant, Dieu l’a élevé. Paul relit le bouleversement de sa vie à Damas comme un parcours christique. Ainsi il représente le Christ dans la communauté, il le rend présent, et se donne comme le modèle à suivre, en souffrant, en vivant à l’inverse du monde. Il trace seulement la ligne, pas le chemin

 Dans toutes ses lettres Paul laisse les choix comportementaux à l’initiative de ses destinataires.

 

Un billet pour Philémon.

C’est la lettre la plus courte de la correspondance paulinienne (335 mots).

L’adresse multiple pour cette lettre indique que ce billet doit être lu devant l’assemblée qui se réunit dans la maison de Philémon bien qu’il s’agisse d’une affaire privée entre Philémon et son esclave Onésime.

 C’est la 1ère et seule fois qu’une femme, Apphia, est incluse parmi les destinataires d’une lettre de Paul. On ne sait si la lettre a été écrite à Ephèse (53-55) durant son emprisonnement ou à Rome (60-62) malgré la distance imposante.

D’autres billets ont dû être rédigés par Paul mais ont été perdus.

Onésime a fui son maître, s’est réfugié auprès de Paul, s’est converti. Paul le renvoie à son maître, alors qu’il aurait préféré le garder près de lui. La thèse de l’esclave fugitif s’est imposée. Or la fuite d’un esclave était sanctionnée ce qui pouvait aller jusqu’à la crucifixion. L’héberger était un délit. Une hypothèse plus récente(2014) : le refuge chez un ami du maître était reconnu par le droit romain. 

Remarque : l’esclave était considéré comme une évidence sociale dans l’Antiquité gréco-romaine, et même chez les Juifs.

Problème avec la conversion d’Onésime : comment gérer la tension entre l’idéal évangélique de la fraternité baptismale et la banalisation du statut social ? D’où la prise à témoin de l’assemblée chrétienne. Paul ne donne pas de consignes de comportement, il laisse l’initiative à Philémon. Seul impératif : l’amour.

Billet retenu dans le canon du N.T. car il pose la question : comment partager avec autrui la grâce reçue d’une identité nouvelle.

 

La fin de Paul

Paul attend son procès à Rome pendant 2 ans, période légale. Silence sur la suite. A-t-il été exécuté ? Relaxé ? Est-il mort de maladie ou de mauvais traitements ? Le silence de Luc entraine des versions variées sur la mort de Paul.

Les 3 épîtres pastorales (1 et 2 Timothée et Tite) ne peuvent émaner de Paul. Les remarques de Timothée sur l’emprisonnement de Paul ne sont pas sûres historiquement.

Multiplication de traditions autour de la fin de Paul. Pour Marguerat Paul est mort seul, entre 62 et 64, exécuté sans témoin, dans la foulée des procès contre les chrétiens sous Néron. Il a sans doute été décapité par l’épée.

La mémoire de Paul est vénérée dès la fin du 1er siècle. Il était difficile d’accepter le silence autour de sa mort. Les Actes de Paul édités entre 180 et 200 font une relecture de la mission paulinienne et racontent la mort de Paul en la transformant en prouesse spectaculaire (dialogue avec Néron, décapitation, apparition de Paul à Néron).

Luc tait la mort de Paul comme celle de Pierre (peut-être en 64). Il termine son livre par la proclamation de l’Evangile, pas par le supplice de Paul. Les autorités romaines qui avaient protégé Paul et ses compagnons de l’hostilité juive, ne pouvaient en finale jouer le rôle de bourreaux. Et la mort en martyres de Paul et de Pierre aurait laissé dans la mémoire chrétienne des traces gênantes d’abandon de la part des chrétiens romains (qui ont boudé Paul). 

La vie de Paul s’achève en rupture avec ses succès antérieurs.

Dès le 3ème siècle, un culte est rendu aux 2 apôtres Pierre et Paul considérés comme les héros fondateurs de la chrétienté romaine.

 

3ème partie : Paul après Paul

Ecole des disciples de Paul au 1er siècle.

La chrétienté naissante a subi 2 traumatismes dans les années 60 qui auraient pu la faire sombrer :

  • les disparitions de 3 figures marquantes : Jacques, exécuté en 62, Paul mis à mort entre 62 et 64 et Pierre, crucifié en 64.

Jacques se portait garant du lien de la chrétienté avec la judaïté.

Paul était le plus radical pour ouvrir la mission aux non-Juifs.

Pierre cherchait un compromis pour accueillir les païens sans offenser les Juifs.

  • la guerre juive de 66 à 70 avec la destruction du Temple de Jérusalem par les légionnaires de Titus. Ce qui entraine un raidissement du judaïsme et accroit la tension entre synagogue et communautés chrétiennes, la raréfaction des Juifs d’origine parmi les croyants au Christ.

La chrétienté, pour faire mémoire collective, écrit de grands récits biographiques (les Evangiles) et fixe une tradition apostolique. Les 4 Evangiles, les épîtres rédigées sous le nom de Paul, de Pierre, de Jacques et de Jean, ainsi que l’Apocalypse sont dus à la crise identitaire de la chrétienté dans les années 60. De 65 à 100, on a une grande productivité pour la littérature chrétienne.

Les divers groupes forment le christianisme des 2ème et 3ème générations qui a cherché, chacun à leur manière, à stabiliser leur identité en se dotant d’une mémoire fondatrice.

Ex : les 4 Evangiles. Le plus ancien est celui de Marc. Matthieu et Luc en ont fait des lectures amplifiantes. Jean l’a recomposé. On trouve des affinités mais la théologie est propre à chacun et dépend du contexte historique et culturel de l’évangéliste.

 De même la vie de Paul a donné des reconstructions du passé dans les 40 années qui ont suivi sa disparition selon 3 voies :

  • Une voie documentaire : ses écrits ont été recueillis, recopiés, parfois reconfigurés, rassemblés en une collection qui entrera dans le canon du N.T.
  • Une voie doctrinale où Paul est invoqué comme le docteur de l’Eglise : on écrit en son nom, on étend, on corrige son enseignement dans le domaine de l’Eglise et de la morale (2 Thessaloniciens, Colossiens, Ephésiens et les pastorales 1et2 de Timothée et Tite).
  • Une voie biographique où il est célébré comme le missionnaire des nations proclamant l’Evangile (cf Luc dans les Actes). Le souvenir de Paul s’est maintenu d’abord par les communautés qu’il avait fondées. Déjà de son vivant la légende de Paul commençait à circuler. Ces récits ont servi à Luc pour les Actes.

Les lettres de Paul ont été écrites dans une situation précise, pour des destinataires précis. Or rassemblées en un corpus, elles prennent une dimension intemporelle.

Des lettres ont sans doute sombré dans l’oubli mais on ne sait pas lesquelles ni pourquoi. De plus le travail d’édition a impliqué un tri et un formatage (cf la 2ème lettre aux Corinthiens, fruit d’une compilation). L’édition est due sans doute à une école paulinienne, car il y a la nécessité de moyens intellectuels et financiers pour la copie des textes sur papyrus. Un centre stable est nécessaire.

La connaissance des lettres pauliniennes est attestée dès 70-80 et la circulation des lettres avant 100, en tout cas à Rome.

La constitution de collections se fait au 2ème siècle, canonisation du corpus au 4ème siècle.

Dans l’Antiquité, l’attribution d’un texte à un auteur signale plus l’autorité qui lui est reconnue que l’identité de l’écrivain. Il s’agit de rester fidèle au message, de prolonger l’enseignement du maître en actualisant sa pensée dans une situation qui a changé (cf les Evangiles, œuvres anonymes, qu’on attribue au 2ème siècle les noms de Marc, Matthieu, Luc et Jean).

L’école paulinienne s’est attachée à faire mémoire du maître 

  • en préservant et en éditant sa correspondance
  • en réinterprétant sa pensée dans les conditions changées des décennies qui ont suivi sa mort. Sa parole doit être interprétée dans le présent.

Ainsi l’Eglise ancienne a accueilli dans le canon du N.T. les 13 épîtres de la tradition paulinienne (7 de Paul+6 anonymes au nom de Paul).

Colossiens et Ephésiens ont un thème commun : la relation entre le Christ et l’Eglise.

Colossiens, écrit dans les années 70, en même temps que l’Evangile de Matthieu, insiste sur le Christ maître de tout. Il n’évoque pas la théologie de la croix ou la justification par la grâce.

Ephésiens, vers 80, insiste sur le plan de Dieu œuvrant à la réconciliation dans l’Eglise, d’Israël et des nations. Le terme Eglise ne désigne plus la communauté locale, mais l’ensemble des croyants à travers le monde. Dans ces lettres, Paul s’impose comme le médiateur incontournable entre Christ et les croyants.

Un autre déplacement de l’après-Paul : le fait est que les croyants sont déjà, dans le présent, installés dans la vie résurrectionnelle. Apparaissent aussi « les codes domestiques », dispositifs régulant les rapports à l’intérieur de la famille : femme-mari, enfant-parents, esclave-maître. C’est une manière de concrétiser dans la vie quotidienne la vie nouvelle des baptisés. On retrouve le rôle patriarcal de l’homme, mari, père et maître. On reste proche des structures sociales existantes.

 Un 2ème Paul reconstruit est un moyen choisi pour connecter des chrétiens des 2ème et 3ème générations à la voix du maître et les introduire dans son héritage. Mais les déplacements vont parfois jusqu’à la contradiction avec les lettres de Paul. 

2Théssaloniciens s’oppose aux discours alarmistes sur la fin des temps. L’auteur expose sa propre reconfiguration de la pensée de Paul en reprenant des passages de la 1ère lettre. Dès le 1er siècle se présente le conflit des interprétations des écrits de Paul. 

De même,  conflit d’interprétation pour les 3 pastorales, écrites dans les 10 dernières années du 1er siècle. Timothée et Tite cherchent à garder le contrôle de la doctrine paulinienne. Paul s’inscrit dans la foi de l’Eglise comme le 1er garant du salut en Christ. Une discipline pastorale est proposée aux responsables d’Eglise personnifiés par Timothée et Tite. Ils resserrent la morale pour la rendre conforme aux standards moraux de la société gréco-romaine. Entre autre la discipline imposée aux femmes entrainant une charge antiféministe, que n’aurait pas approuvée Paul. Les Pastorales reconduisent la femme au statut donné par l’ordre de la création : soumission dans le couple et maternité. Il s’agit d’éviter à l’Eglise d’être ressentie comme un élément social perturbateur. La liberté paulinienne s’est effondrée peu à peu sous le poids du système patriarcal. Dans le cadre de la maison-Eglise la femme disposait d’une liberté qu’elle perdait dans les lieux ouverts au public. Mais disparition progressive des Eglises de maison.

 

Vie de Paul relatée par Luc dans les Actes (entre 80 et 90)

Luc relate la vie de la 1ère Eglise à Jérusalem autour des apôtres, puis le mouvement des hellénistes avec le martyre d’Etienne et l’essor de la mission chrétienne avec Paul. Sur 28 chapitres, 17 sont consacrés à Paul. Luc est le 1er à présenter un mouvement religieux par le biais d’un récit historique. Pour lui l’avènement du christianisme se confond avec l’histoire de la mission paulinienne. Le Paul des Actes est une figure recomposée en fonction des besoins du temps. Durant toute sa mission Paul plaide dans les synagogues l’authenticité juive de la foi du Christ, mais se heurte au refus et à l’hostilité grandissante des Juifs. Luc veut sans doute défendre la mémoire de Paul face à ceux qui l’accusent d’antijudaïsme. Il tait les conflits entre Paul et ses communautés (Corinthiens, Galates, Eglise de Jérusalem). L’activité d’écriture de Paul n’est jamais mentionnée. Luc ne connait sans doute pas les lettres de Paul mais les récits populaires circulant dans les Eglises. A 40 ans de distance, le conflit de Paul avec la Torah n’est plus d’actualité et beaucoup de ses affirmations théologiques sont rentrées dans les mœurs, comme la justification par la foi. Luc retient un Paul utile pour l’avenir du christianisme, qui se joue du côté de Rome et des populations non-juives.

 

Héritage de Paul au 1er siècle.

Tous les écrits du N.T. portent l’empreinte de Paul, en adhésion ou en réaction.

Marc : la croix lieu du salut

Luc : la justification des pécheurs

Matthieu, en réaction, défend un maintien de la Loi

Jean parait exempt de toute réminiscence paulinienne, évangile et épîtres.

L’Apocalypse accuse les chrétiens pauliniens de compromission avec le pouvoir romain. 

Jacques polémique en insistant sur l’importance des œuvres mais c’est contre une interprétation déviante qui, sur la base de la justification par la grâce, prône le libertinisme.

 Pierre module sur les thèmes de l’apôtre et prend sa défense.

 

Paul adulé, Paul détesté, Paul domestiqué.

Marcion arrive à Rome vers 138-139. Rupture en 144. Aucun exemplaire de son unique écrit « Antithèse »ne nous est parvenu. Il nous est connu par ses opposants.  Marcion oppose 2 dieux : un dieu mauvais et colérique, le dieu créateur de l’A.T. et un dieu bon et pardonnant révélé par J.C. Il regroupe l’évangile de Luc et les lettres de Paul et nomme cet ensemble N.T. Toutes les références positives de l’A.T. sont censurées. Il fonde un courant qui se développera au 3ème siècle jusqu’en Iran.

Evasion gnostique

Des communautés gnostiques se développent. C’est le plus grand danger qu’ait dû affronter la chrétienté aux 2èmeet 3èmesiècles. Le gnosticisme est une multitude de groupuscules et d’écoles concurrentes. Les références principales sont Paul et l’évangile de Jean. Il établit un dualisme entre l’esprit et la matière, l’âme et le corps. Il s’agit de s’évader d’un monde qui est au mieux indifférent, au pire mauvais, pour que l’esprit remonte vers le Père céleste dont il est originaire. La crucifixion ne fut qu’un simulacre car l’essence divine du Christ lui a permis d’échapper à la mort. Refus du mariage, de la procréation. Les femmes ont un rôle important. Pour les gnostiques Paul est le croyant idéal, l’apôtre de la résurrection. Il fonctionne comme une source d’autorité, mais pour légitimer un point de vue qui lui est étranger.

Paul l’ennemi. 

Au 2ème siècle Paul a été maudit par un christianisme judéo-chrétien. Des écrits attribués à Clément de Rome présente Paul comme « l’homme ennemi ». Il s’y oppose à Jacques puis à Pierre sous la figure de Simon le Mage (cf Actes8,18-24). Ses écrits  sont présentés comme un faux évangile. Sa vision de Damas ne prouve rien et il n’a pas été instruit par Jésus lui-même. Il n’a aucune crédibilité.

La grande Eglise va se démarquer de son aile droite judéo-chrétienne et de son aile gauche, marcionite et gnostique. Elle va récupérer Paul. La chrétienté du 2ème siècle est un terrain mouvant qui se forme peu à peu autour de la Méditerranée, sur un consensus. Le canon du N.T. se stabilise autour de l’an 200 ; il faudra attendre 367 pour qu’apparaisse la 1ère liste des 27 livres du N.T. et 418 pour qu’elle soit entérinée par l’Eglise latine au synode de Carthage.

Pour sauvegarder son unité l’Eglise prend 3 mesures :

  • durcissement de la hiérarchie ecclésiastique : l’évêque tient la place de Dieu
  • adoption du canon du N.T.
  • adoption d’une confession de foi commune : le Symbole des Apôtres

 

La grande majorité des Pères de l’Eglise font l’économie de la correspondance de Paul pour construire leur théologie. Ils collectent la tradition des paroles de Jésus mais ignorent l’apôtre. Au début du 3ème siècle retour de Paul avec les écrits des évêques Ignace, Polycarpe, Irénée.

C’est à Luc et Irénée que le christianisme doit d’avoir considéré que la correspondance paulinienne était une source indispensable pour définir son identité. La chrétienté majoritaire a suivi définitivement.

 

Conclusion : l’enfant terrible du christianisme.

La définition de l’être chrétien ne peut se passer d’une référence à l’évangile paulinienne. Sa radicalité a fourni la base de la théologie chrétienne.

Paul est-il ou non le fondateur du christianisme ? Jésus ou Paul ?

Jésus a voulu réformer la foi ancestrale du judaïsme sans l’intention de fonder un mouvement qui deviendrait une religion autonome. Le christianisme est né au carrefour de la tradition juive et de la culture gréco-romaine. Il a quitté l’orbite juive et cessé d’être une secte messianique pour devenir un mouvement religieux autonome.

On relève de nombreux points communs entre Jésus et Paul, presque contemporains. Paul ne s’est jamais posé en initiateur religieux. Il est au service d’un autre. « Paul, esclave de J.C.» (Rom1,1). Il renvoie toujours à l’origine : J.C. 

La religion chrétienne a cette originalité que la figure de référence ne lui appartient pas puisqu’il est Juif, et que les acteurs majeurs aux origines du mouvement sont plusieurs : Pierre, Paul, Jean, Jacques, Matthieu.

La parole et l’agir de Jésus annoncent la venue proche du Règne de Dieu. Le cœur de la théologie de Paul est la croix. Paul fut l’interprète de Jésus avec peu de références à la vie et à l’enseignement de Jésus.

On distingue 4 thèmes d’interprétation :

  • L’universalité

Jésus prend systématiquement le contrepied de l’exclusion, il accueille toute personne quelle que soit sa piété, sa réputation, son histoire ou son origine. Paul a créé des communautés mixtes, plurielles, où se concrétisait l’égale valeur accordée à chacun par le baptême.

Jésus a voulu assurer à tous, à l’intérieur d’Israël, un même accès à Dieu. Paul a donné une envergure universelle à l’accueil. Il est fondateur de l’universalisme chrétien. Il accueille tout baptisé sans tenir compte de son histoire, de son passé, de son orientation sexuelle ou politique. « Tous vous n’êtes qu’un en J.C. » (Gal 3,28) Par rapport aux communautés pauliniennes, la majorité de la chrétienté actuelle est en régression (par ex. le rôle des femmes dans l’Eglise). Le défi posé par Paul de la grâce offerte à tous reste posé au 21ème siècle.

  • L’éthique du discernement

Lorsqu’une question morale est posée, Paul ne tranche pas par oui ou par non, il déplace la question. Il appelle au discernement. A la morale Paul préfère une éthique des valeurs fondée sur le rapport à autrui (ex : les viandes sacrifiées, la relation avec les prostituées, les dons de l’esprit les plus performants). L’important c’est l’amour d’autrui en qui se concentre « la loi du Christ » (cf l’hymne à l’amour en Co13 et le sermon sur la montagne dans Mt 5-7). Jésus n’écrit pas une nouvelle Torah, Paul ne codifie pas le protocole de la charité. Il s’agit de se laisser emporter par le souffle divin. Cet amour fait exploser l’idée même de la Loi. Paul met en place une éthique de la liberté qui est une éthique de la responsabilité.

  • La mort en croix

Paul focalise la Bonne Nouvelle sur la croix. La force et la sagesse divines se nichent désormais dans la fragilité d’un corps martyrisé. Jésus est abandonné par l’image d’un Dieu tout-puissant qui délivrerait son fils de ses ennemis Dans la représentation chrétienne de Dieu il y a un avant et un après Vendredi Saint. Chez Paul et dans la plus ancienne tradition de Jésus, le supplice du Golgotha fracture les représentations traditionnelles du divin.

  • La politisation du message

Le 20ème siècle a fait le procès de Paul pour n’avoir pas prôné l’abolition de l’esclavage (cf Philémon). Les Eglises chrétiennes se sont appuyées sur cette lettre pour justifier l’institution de l’esclavage. « que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé »1Co7,20 . (De même pour Jésus, le versement de l’impôt à César).

Or au temps de Paul, l’esclavage est considéré par tous comme un rouage indispensable à la vie commune. La surprise vient plutôt du fait que la chrétienté ait attendu le 19ème siècle pour déclarer l’esclavage incompatible avec l’Evangile. (Et pour Jésus tant que l’autorité politique  -César- n’empiète pas sur celle de Dieu, admettez-la, sinon elle doit plier). Paul demande à Philémon d’accueillir Onésime comme un frère. La relation maître esclave a dû changer. Si Paul ne condamne pas l’esclavage, c’est que, pour lui, le baptisé est devenu une nouvelle personne dotée d’une identité qui domine son rapport au monde : celle d’enfant de Dieu, aimé, pardonné, libre, responsable. Il révoque toute autre identité que le monde profane ou religieux pourrait lui imposer ou lui proposer.

Jésus-Christ n’est pas venu pour rendre l’humanité plus religieuse ou plus morale, mais pour la rendre plus humaine. 

Et Marguerat cite Bernanos (Journal d’un curé de campagne) qui fait dire à l’un de ses personnages : « Tu peux traduire ça (les paroles de Paul) comme tu voudras, même en langage rationaliste -le plus bête de tous- ça te force à rapprocher des mots qui explosent au moindre contact. La société future pourra toujours essayer de s’asseoir dessus ! Ils lui mettront le feu au derrière, voilà tout » 

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
8 juin 2025

Atelier de Lectures Oecuménique du 15 mai 2025

Présentation de l’auteur par  Gérard Houssin

Cher ami bonjour,

Merci d’avoir accepté de passer ce début de soirée avec notre groupe caladois appelé Atelier de Lecture Œcuménique. C’est aujourd’hui notre avant dernier rendez-vous mensuel de l’année, mais il est très rare de pouvoir dialoguer en direct avec l’auteur du livre choisi. Merci, donc.

Avant de vous laisser la parole, je voudrais dire quelques mots pour vous présenter. Claude et moi avons le plaisir de vous connaître un peu. Lorsqu’elle était professeur de français, Claude avait utilisé avec délice vos fiches pédagogiques intitulées « les enquêtes du commissaire Grammaticus », un titre qui révélait déjà un sens de l’humour dont vous ne vous êtes jamais départi, nous le verrons sans doute ce soir. Car vous avez été un éminent pédagogue, docteur es Lettres et es Sciences de l’Education, enseignant à l’Institut supérieur de pédagogie (Paris). Vous êtes également docteur en Philosophie, et diplômé de la Faculté de théologie de Lyon.

Par ailleurs, vous êtes impliqué depuis de nombreuses années dans le dialogue œcuménique, et avez été le rédacteur en chef de la revue lyonnaise Unité chrétienne de 2001 à 2006.

Ces activités vont de pair avec une production littéraire intense de plusieurs dizaines d’ouvrages, et si j’ai bien compris, vous préparez la parution de trois nouveaux livres cette année. Pour ma part, je vous ai rencontré à un salon du livre ou vous dédicaciez « Le bonheur d’être protestant », livre que plusieurs d’entre nous ont lu et vivement apprécié.

C’est en effet pour vous entendre parler de votre itinéraire spirituel que nous sommes là ce soir, sujet que vous développez dans votre dernier titre paru aux éditions protestantes « Le Christ au miroir de nos vies ».

Merci Barlow, nous vous écoutons. 

 

Compte-rendu de la vidéo-conférence

Michel Barlow est non seulement connu pour être l’auteur d’une trentaine d’ouvrages pédagogiques, de nouvelles, de contes et de romans, mais aussi pour être un théologien laïc, diplômé de la Faculté de théologie de Lyon Il est impliqué depuis de nombreuses années dans le dialogue oecuménique et a notamment été le rédacteur en chef de la revue Unité chrétienne (Lyon) de 2001 à 2006.

Grâce à Claude et Gérard Houssin, amis de Michel Barlow, une visio-conférence a été réalisée avec l’auteur de « Le Christ au miroir de nos vies » édité en 2024 chez Olivetan.

Michel Barlow relit son histoire et raconte comment son image du Christ a évolué avec le temps. Car le Christ grandit avec nous; ainsi Saint Irénée, grand théologien et grand poète écrit:

« C’est en effet, tous les hommes qu’il (Jésus-Christ) est venu sauver…. Tous les hommes qui par lui renaissent en Dieu (….)

C’est pourquoi il est passé par tous les âges de la vie:

En se faisant nouveau-né parmi les nouveau-nés, il a sanctifié les nouveau-nés; En se faisant enfant parmi les enfants, il a sanctifié ceux qui ont cet âge (…); en se faisant jeune homme parmi les jeunes hommes, il est devenu un modèle pour les jeunes hommes et les a sanctifiés pour le Seigneur. De même il est devenu homme d’âge mûr parmi les hommes d’âge mûr afin d’être en tout le maître parfait »; Irénée de Lyon (env. 150-202)

Jésus-Christ n’est pas un « mort vieux de 20 siècles ». Il est vivant par son Esprit. C’est ce qu’en langage chrétien, on nomme la Résurrection et la prière.

Que signifie cette présence du Christ dans notre vécu de croyants? On peut se demander par exemple quand chacun de nous  a vraiment eu le sentiment de rencontrer Jésus-Christ.

La foi « serait cette présence-absence du Christ dans nos vies, une présence qui change de visages tout au long de notre vie. »

Le témoignage de Michel Barlow a d’autant plus de valeur universelle qu’il est très personnel et écrit avec sincérité et un zeste d’humour. En outre, comme, dit-il,  il est « un vieux monsieur », son itinéraire spirituel a traversé toutes les étapes du christianisme au XXème siècle.

Avant sa première rencontre avec le Christ, Michel Barlow avait de Jésus-Christ une image magique. Or, selon les ethnologues, la magie est le contraire de la religion.

La magie, c’est tout ce qu’on fait pour Dieu, un ensemble de rites, de prières « destiné à obtenir les faveurs de Dieu en ce monde comme dans l’autre ». Être religieux, c’est prendre conscience et s’émerveiller de ce que Dieu a fait, fait et fera pour nous et lui en rendre grâce.

Sa première rencontre avec le Christ, personne vivante et libérante, Michel Barlow la situe vers l’âge de 12 ans. Alors élève dans une école militaire, il a lu pendant une récréation le Sermon sur la  montagne « Heureux les pauvres de coeur…Heureux ceux qui pleurent… ». Michel Barlow à cette lecture, s’est senti heureux, libre; c’était comme si Jésus était à ses côtés et lui parlait. Il n’était plus « enfermé dans une caserne d’enfants-soldats ».

Adolescent, il est militant à la JEC, centrée sur le Christ; la plupart des aumôniers étaient jésuites.

Il entre au séminaire: 2 ans à Grenoble et 3 ans en stage. Après 2 ans d’études théologiques, il devient stagiaire auprès d’un prêtre du Prado et donne quelques heures de secrétariat au maire communiste et chrétien.

Il devient ensuite professeur dans un séminaire pour des élèves à vocation tardive. Après une retraite à l’Abbaye de Hautecombe où Il est accompagné par un Père spirituel , ce denier l’aide à comprendre qu’il n’est pas fait pour la prêtrise. Il décide de ne plus continuer dans cette voie. Il rencontre sa femme.

Sur les conseils de Henri Bourgeois,  il écrit un livre sur « Le couple, chemin vers Dieu ». Sa femme et lui n’ont pas le même cheminement spirituel; ils ont une vie spirituelle de conserve: chacun accepte d’être différent tout en se soutenant l’autre.

Il fait la rencontre de Gilbert Cesbron, écrivain catholique, dont il deviendra un ami. Ce dernier disait: « il faut que le Christ soit invisible dans mes livres mais évident ». Lorsque Michel Barlow est devenu enseignant dans des lycées et collèges laïcs, il a essayé de mettre en pratique cette formule.

De par les orientations religieuses de sa famille, il a été à la rencontre des 2 mondes: catholique et protestant.

Le 1er mai 2011, on célèbre à Rome la béatification de Jean-Paul II. Un curé intégriste prêche que « le Ciel a confirmé la sainteté du Saint Père avec deux miracles… » Michel Barlow est furieux: comment prendre un tel homme pour modèle de vie ici-bas, alors qu’il a « prodigué des mamours au général Pinochet, le grand massacreur du peuple chilien ». C’est la goutte d’eau qui « le fait aller au temple, mais pas le plus proche, le temple des Terreaux. Une autre histoire commence alors pour lui. »

Il avait fait la rencontre du pasteur Henri Fischer, directeur des Editions Olivetan qui lui conseille  de prendre le temps de la réflexion et de la prière avant son entrée dans la communauté protestante. Michel Barlow écrit alors : « Le bonheur d’être protestant » édité en 2013. Ce « n’est pas un livre contre qui que ce soit. Son but n’est pas de détruire, de critiquer, de honnir. Ce qui m’importe aujourd’hui….c’est l’épanouissement de la foi que j’ai trouvé au sein du protestantisme ». (Extrait de l’avant-propos)

Maintenant, Michel Barlow a 85 ans. ” Sa rencontre avec le Christ aux cheveux blancs est pour bientôt », dit-il. 

Les membres de l’Atelier de Lectures Oecuménique remercient Michel Barlow pour sa présentation et pour le temps qu’il nous a donné.

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
21 février 2025

Atelier de Lectures Oecuménique du 13 février 2025

présenté par Gérard Houssin

 

Visages du Christ dans le Premier Testament

Michel Barlow, Editions Cabédita  2024

 

Michel Barlow n’est pas un nouveau venu dans l’édition. Ce lyonnais a écrit près d’une trentaine de livres, dans le domaine de la littérature, de la pédagogie, de la théologie. Catholique d’origine, il s’est converti au protestantisme il y a quelques années et a publié à ce sujet Le bonheur d’être protestant , un livre que certains ici connaissent. Il viendra d’ailleurs lui-même en mai nous parler de son itinéraire spirituel qu’il décrit dans son tout dernier livre, Le Christ, miroir de nos vies.

Mais revenons au présent ouvrage. De quoi s’agit-il ?

Nota bene : dans le résumé que je vous propose, ce sont le plus souvent les mots de l’auteur lui-même, complétés de quelques phrases de liaison de ma part.

On répète à l’envie que la venue du Christ avait été annoncée par certains auteurs du Premier Testament. L’évangile de Matthieu fait même de cette idée un refrain de ses récits : « Tout cela arriva pour que s’accomplissent les Ecritures. » Il faut y regarder de plus près ! Mais, comme toujours, le texte ne prend sens que dans son contexte : dans quelles circonstances, pour quels interlocuteurs cela a-t-il été écrit ?

Ainsi situées, ces annonces prémonitoires, ces « figures du Christ » sont-elles toutes ressemblantes ? Et sinon, l’écart, le décalage entre l’annonces et sa réalisation donne à penser et à prier, renouvelle, si besoin était, notre compréhension et surtout notre amour du Christ, notre espérance et notre vie.

C’est cette filiation entre les deux Testaments à propos du Christ que tente de décrypter Michel Barlow dans ce livre, Visages du Christ dans le Premier Testament qui vient de paraître en 2024 aux Editions Cabédita.

 

PREMIER CHAPITRE : L’EMMANUEL

Le livre commence immédiatement par une citation percutante : « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’on déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit cela et qu’il entrât dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et pat tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. »(Luc 24,27). Luc, et Michel Barlow, soulignent d’emblée un premier décalage entre l’attente des disciples d’un Christ puissant, et l’image du Christ humble et souffrant. 

Alors, semblables ou pas, les deux Testaments ? Matthieu nous en propose une synthèse en une phrase : Jésus  «n’est pas venu abolir, mais accomplir la loi et les prophètes » (Mt 5,17).

Le premier accomplissement, c’est la prophétie dite de l’Emmanuel, celle de l’incarnation, annoncée par Esaïe lui-même en 7,14 : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel ».

Mais, ajoute Michel Barlow, regardons-y de plus près. A quelle occasion et face à quelle situation Esaïe a-t-il prononcé cet oracle ? Les circonstances ! Toujours regarder les circonstances particulières, pour ensuite saisir la portée universelle !

Le royaume de Juda est en danger, Jérusalem et assiégé, le roi Akhaz prend peur. Esaïe lui dit d’avoir toute confiance en son Dieu qui promet un signe fort :  confiance ! L’avenir est assuré, car un enfant naitra d’une femme. On a à faire à une prophétie messianique qui annonce un avenir radieux pour le peuple juif d’alors, mais aussi pour les croyants à venir. Au-delà de la naissance d’Ézéchias, fils du roi, c’est le Messie, l’Emmanuel, qui est annoncée et proposée à l’espérance des croyants d’hier et de tous les siècles à venir. A noter, précise Michel Barlow, que le texte hébreu emploie le mot almah, qui veut dire femme, tandis que la traduction grecque dont nous avons hérité emploie le mot parténos, qui veut dire vierge.

Pour conclure ce premier chapitre intitulé l’Emmanuel, l’auteur évoque « la plus parfaite des citations d’accomplissement qu’on puisse trouver dans les évangiles », en Luc, chapitre 4 . A la synagogue, Jésus ouvre le Livre et lit un passage d’Esaïe, chapitre 61 : « l’Esprit de Dieu est sur moi. Le Seigneur, en effet, a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter un joyeux message aux humiliés, aux captifs, etc. » Puis il referme le Livre sur le verset 21 : « aujourd’hui, cette écriture est accomplie », laissant l’assistance médusée : Cette bonne nouvelle d’être libérés s’adressait aux exilés de Babylone. Elle s’adresse aussi à eux, à nous.

 

DEUXIEME CHAPITRE : LES QUATRE CHANTS DU SERVITEUR

Nous allons rester avec le prophète Esaïe, car le second chapitre s’intitule « les quatre chants du Serviteur ». Ce sont quatre textes poétiques répartis en plusieurs endroits du livre du prophète, mais qui forment un ensemble cohérent. Notons au passage que, ce n’est pas anodin, Esaïe et Jésus signifient étymologiquement tous les deux « Dieu sauve ».

Dès le début du premier chant (42,1-19), on a le sentiment de lire une description de l’action et de l’enseignement de Jésus-Christ : « Voici mon Serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui ». ce verset et les suivants sont cités presque mot pour mot par Matthieu (12,18-21), juste après la guérison d’un homme à la main séchée : « Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui je trouve mon bonheur».

On entend « une voix venue du ciel » reprendre ces mêmes parole lors du baptême de Jésus (Mt 3,17), et dans la bouche du vieillard Siméon bénissant le bébé Jésus (Lc 2, 30-32).

Le deuxième chant continue dans le même sens, quand le fameux Serviteur déclare (49,6) « Dieu m’a dit : je t’ai destiné à être la lumière du monde. Puis, le chant amorce le thème qui sera magnifiquement orchestré dans le troisième et surtout le quatrième chant : l’incompréhension que rencontre le Serviteur, et que rencontrera Jésus. Ces deux chants semblent une annonce prémonitoire de la Passion de Jésus Christ. Ils parlent du Serviteur « livré aux moquerie de la soldatesque ». Matthieu écrira (26,7 et 27,30) « Alors ils lui crachèrent au visage et lui donnèrent des coups ; d’autres le giflèrent ». Chez Esaïe, « le Serviteur apparait sûr de l’aide du Seigneur (50,7) : « Le Seigneur me vient en aide ; je ne cède pas aux outrages, j’ai rendu mon visage dur comme du silex, dit-il ». « Cette expression fait penser à ce passage de Luc (9,51) qui dit « Jésus durcit son visage », lorsqu’il prend la route pour Jérusalem en sachant très bien que la mort l’y attend.

Le quatrième chant du Serviteur (Esaïe 52,13-53,12) annonce tout à la foi la Passion et la Résurrection de Jésus le Christ…, en une sorte de dialogue entre les souffrances du serviteur et la promesse de son exaltation. « Voici que mon Serviteur réussira, il sera haut placé, exalté à l’extrême… ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées ». En termes de rituel juif, on peut dire que le Serviteur fait de sa vie « un sacrifice de réparation (53,10), il s’interpose pour les pécheurs (53,12) ». Et Jésus, « l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde »(Jn 1,29) fait de même.

Mais finalement, qui était donc ce Serviteur, chez Esaïe ?

Il existe actuellement quatre hypothèses :

  • Pour certains, le serviteur aurait été un roi de Judas ou d’Israël, ainsi Yoakim, qui s’avança tout seul au-devant de l’armée ennemie pour se livrer à elle, et dont la captivité dura trente-sept ans. Peu probable, car ce fut par ailleurs un roi impie.
  • Pour d’autres, le serviteur serait l’un des prophètes ;Jérémie notamment.
  • Pour d’autres biblistes, le serviteur serait le peuple juif dans son ensemble, messager de Dieu pour l’humanité entière.
  • Finalement, conclue Michel Barlow, aucune de ces trois hypothèses n’apparait pleinement satisfaisante. Le Serviteur est un personnage trop absolu pour avoir existé. Son portrait n’est sans doute qu’une réalité promise qui ne peut se réaliser qu’en Dieu. et c’est bien ainsi que le Serviteur est une image anticipée de Jésus le Christ dans sa vie terrestre, mais aussi dans sa réalité divine.

Les chants du Serviteur seraient donc un éloge du sacrifice rédempteur ?

Je cite l’auteur : « les Chants du Serviteur ont souvent été mis au service d’un théologie du sacrifice rédempteur du Christ : celui-ci se serait sacrifié pour obéir à une mystérieuse volonté de Père, afin de racheter le péché de l’humanité. L’aspect « marchand » d’une telle présentation heurte bon nombre de croyants aujourd’hui ? Une théologie de la « rédemption » induit des idées de Dieu proprement blasphématoires ! Dieu serait un créancier impitoyable à l’égard de l’humanité, un père infanticide à l’égard de Jésus, et un être vénal qu’on pourrait « acheter » au prix d’un sacrifice, à condition que celui-ci soit à la hauteur de sa majesté divine ! C’est, en gros, la position d’Anselme de Canterbury au XIIe siècle.

Pour notre part, poursuit l’auteur (et personnellement je le suis très volontiers), nous préférons penser que Jésus le Christ est d’abord l’homme d’une droiture absolue qui accepte consciemment le risque d’être mis à mort pour ne pas transiger avec ses convictions… et c’est bien en vertu de cette générosité héroïque que, par-delà sa mort corporelle, il ressuscite ».

Pour clore le parallèle entre le Serviteur du livre d’Esaïe et Jésus, l’auteur incite chacun à se demander en quoi le portrait du Christ qui transparait dans ces Chants du Serviteur interpelle notre réflexion, notre prière, notre action.

  

TROISIEME CHAPITRE : LE FILS D’HOMME

Le troisième chapitre explore l’énigmatique expression « fils d’homme » ou « fils de l’homme » qui est utilisée dans les deux testaments. On la trouve chez Ezéchiel et Daniel d’un côté, chez Matthieu de l’autre.

Ezéchiel et Daniel ne donnent pas le même sens à l’expression.

Chez Ezéchiel, on lit « fils d’homme » et non pas « fils de l’homme ». On pourrait remplacer « fils d’homme » par l’interjection : « Eh, toi ! », qui banalise la personne. Mais l’expression « fils d’homme » fait aussi appel à la dignité de l’homme auquel il est demandé de se tenir droit, debout, et non pas la face contre terre. Si Ezéchiel ne dit pas tout simplement, « toi, homme ! », c’est parce que la filiation « par le père » a une importance capitale dans la tradition juive : fils de. On voit bien que, chez Ezéchiel, ce « fils d’homme » est essentiellement humain.

L’auteur nous dit que « chez Daniel, la connotation de « fils d’homme » est tout à fait différente. Bien loin de souligner la banalité de l’humain, sa petitesse, elle désigne un personnage auréolé de toute la gloire divine…Dans le livre de Daniel, les juifs retenaient surtout les textes de type apocalyptique : pour eux l’expression « fils d’homme » était surtout l’annonce du Messie à venir ».

Il n’est pas sûr, nous précise Michel Barlow, que tous les auditeurs de Jésus aient bien compris ce rôle essentiellement spirituel du Messie, si l’on fait référence, par exemple, « aux disciples d’Emmaüs qui avaient espoir que Jésus serait celui qui délivrerait Israël de l’envahisseur … Cependant, dans ce qu’il est convenu d’appeler son « discours apocalyptique », aux chapitres 24 et 25 de Matthieu, le « fils de l’homme » apparait …sur les nuées du ciel dans la plénitude de la puissance et de la gloire.

Plus loin, lors de son procès devant le sanhédrin, Jésus répond sans ambiguïté, en employant les mêmes éléments de langage que Daniel, les nuées, le mouvement d’arrivée, la souveraineté, la présence de Dieu le Père. Il déclare en effet, au chapitre 26, verset 14 : « vous verrez le Fils de l’Homme siégeant à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel ».

L’auteur ajoute : on pourrait considérer que la promesse de « la plénitude de la puissance et de la gloire » (Mt 24,30) est la définition même du Fils de l’Homme, souverain du monde à venir.

 

QUATRIEME CHAPITRE : ZACHARIE

Le chapitre suivant tourne autour du prophète Zacharie. Si je dis tourne autour, c’est que la pensée de ce prophète n’est pas toujours simple à décrypter, dans la mesure ou ses chapitres sont truffés de citations de ses prédécesseurs prophètes et du Deutéronome. Ce quatrième chapitre est donc lui-même assez complexe, et j’avoue qu’il me sera difficile de vous le résumer. Cependant, il faut bien souligner que les évangiles font souvent référence à Zacharie.

Par exemple, lorsque Jésus que Michel Barlow appelle pour la circonstance, « le roi débonnaire et pacifique », entre triomphalement dans Jérusalem monté sur un âne. Matthieu en 21,4 cite Zacharie « Dites à la fille de Sion : voici que ton roi arrive à toi ; modeste, il monte une ânesse et un ânon, petit d’un bête de somme ». mais ce qui est intéressant, c’est que, comme toujours, dans le contexte de cette citation, Zacharie déclare, avec le prophète Sophonie, que c’est Dieu lui-même qui sauve son peuple de l’ennemi, non par les armes, mais en messager de paix : « Le roi d’Israël, le Seigneur lui-même est au milieu de toi », dit Sophonie. Les juifs qui acclament Jésus entrant dans Jérusalem l’ont-ils compris, interroge l’auteur.

Si vous lisez ce livre, vous découvrirez les autres parallèles entre Zacharie et les évangiles. Par exemple autour du verset « Ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé, ou à propos des trente pièces reçues par Judas dont l’auteur se fait en quelque sorte le défenseur, en affirmant que Judas n’a pas agi par cupidité.

 

CINQUIEME CHAPITRE : ELIE

Dans le dernier chapitre, l’auteur va nous démontrer, toujours textes bibliques à l’appui bien sûr, que la figure d’Elie est à la fois annonciatrice et antithèse de celle de Jésus. Elie, dans le deuxième livre des rois, on s’en souvient, avait été enlevé au ciel sur un char de feu. Il n’était donc pas mort !

Elie semble hanter toute la vie de Jésus. Dès le début de sa prédication, lorsqu’il déclare que nul n’est prophète en son pays, c’est à Elie qu’il pense, lui qui fut envoyé jusqu’à Sarepta pour rencontrer une veuve, alors qu’il y en tant chez lui. Et ses derniers mots sur la croix sont « Eli, Eli, lema sabaqthani ! » Matthieu précise en effet que certains spectateurs croient qu’il appelle le prophète. Beaucoup l’interrogent pour lui demander s’il est Elie.

Bien souvent dans les évangile, Jésus est plutôt l’anti-Elie, nous dit l’auteur.

  • Les miracles de Jésus sont toujours des actes de bienfaisance, alors que ceux d’Elie sont des malédictions. Il fait « pleuvoir le feu » sur une escouade de cinquante soldat (2R1,10).
  • Jésus est ouvert aux païens, doux et humble de cœur, alors qu’Elie égorge 400 prophètes de dieux païens.

Mais Elie est cependant précurseur de Jésus.

  • Elie commence par demander de l’eau à boire à la veuve de Sarepta dont nous parlions tout à l’heure, et Jésus demandera de l’eau à la Samaritaine.
  • Ensuite, Elie fait en sorte que la cruche de farine de la veuve ne désemplisse pas (1 Rois 17,16), il multiplie la farine, en quelque sorte. Jésus multipliera les pains.
  • Ailleurs, Elie refuse à son disciple Elisée de prendre le temps d’aller embrasser ses parents lorsqu’il lui demande de le suivre. Jésus refusera à un futur disciple de prendre le temps d’enterrer son père avant de le suivre.
  • N’oublions pas non plus, ajoute l’auteur qu’Elie et Jésus passent quarante jours et quarante nuit dans le désert.
  • L’auteur note aussi que lorsque le successeur l’Elie, Elisée, son alter ego, procédera à une multiplication des pains, il y aura des restes, comme après celle de Jésus au chapitre 6 de Jean. Les biblistes s’accordent pour dire que cette image des reste signifie que l’humanité entière est concernée.
  • Enfin,« l’enlèvement au ciel » d’Elie n’est pas sans analogie avec l’Ascension de Jésus. Pour Elie, la mise en scène est grandiose, avec le char de feu. Les circonstances de l’Ascension de Jésus sont présentées de façon plus sobre dans les Actes, au chapitre premier. Et puis, l’enlèvement d’Elie vivant est significatif d’un retour. L’Ascension de Jésus annonce également le retour de celui-ci.

On l’a vu : Elie est une figure annonciatrice du Christ par certains côtés, par d’autres il en est l’exacte antithèse. Qu’est-ce que cela signifie pour nous aujourd’hui, interroge Michel Barlow ? En guise de réponse, l’auteur nous renvoie à l’épisode où Elie prie sur le mont Horeb. « Ce n’est pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu que Dieu se manifeste, mais dans la brise légère. En relisant chaque soir sa journée, conclue l’auteur, rien n’est plus religieux sans doute que d’y chercher les traces, même les plus ténues, du Royaume qui vient ».

 

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
17 janvier 2025

Atelier de Lectures Oecuménique du 16 janvier 2025

Comment ça va pas? Delphine Horvilleur Editions Grasset

Présenté par Cladie Ruet

 

Delphine Horvilleur est née en 1974 à Nancy et elle est rabbin de l’association judaïsme en mouvement. Elle a écrit de nombreux livres.

Ce petit livre contient dix chapitres, dix « conversations ». Il est dédié à ses trois enfants et « à tous les autres, ces ”Mensch” en devenir qui à Paris, Tel-Aviv, Gaza ou ailleurs… se relèveront de la haine et sauront être des bougies dans le noir. »

Les différentes conversations sont autant de conversations avec elle-même, ses racines et bien sûr une conversation avec le lecteur. Elles sont écrites à la première personne, les phrases sont généralement courtes et assez proches du style oral. Ce ne sont pas des discours, des sermons, rarement des analyses mais plutôt le partage de l’expérience concrète et presque viscérale d’être juive depuis le 7 octobre.

I – Conversation avec ma douleur

Ce premier chapitre commence par deux mots en yiddish1 : « Oy a brokh’ » cette expression et ses variantes, par lesquelles débutaient souvent les conversations dans l’enfance de D H, peuvent signifier « quelle malédiction ».

Elles « mêlaient toujours, et de façon paradoxale, le désespoir et l’humour, la conscience du drame et une certaine façon de s’en moquer. Elles constituaient ce qu’on appelle en yiddish du krekh’ts, un mot difficile à prononcer. (…) Il désigne la capacité très juive de savoir se plaindre avec humour. La puissance d’un sanglot qui pouffe de rire.

Mon oreille d’enfant en reconnaissait parfaitement la mélodie. (…) Elle disait dans cette langue mystérieuse que nous étions à tout jamais reliés à notre histoire. Ces quelques syllabes charriaient de vieilles légendes, transmises presque religieusement, de génération en génération : la conscience du malheur et le devoir d’y survivre, le souvenir de tragédies et le refus de se laisser raconter par elles. « Ecoute mon enfant, disaient-elles, voilà ce qui nous est arrivé, mais nous ne sommes pas « que » ce qui nous est arrivé… seulement ce qu’on en fera. »

Cette expression yiddish 1« oy a brokh’ » lui donnait, écrit-elle « une conscience d’appartenance non pas à un judaïsme dont je me fichais pas mal, à une tribu ou un groupe religieux, mais à une sorte de confrérie humaine : une fraternité de la poisse, une confédération internationale de pas-de-bol, dans laquelle quoiqu’il arrive je pourrais toujours m’engager. ( …) Enfant j’aimais l’idée de tout ce que le yiddish portait de notre grandeur passée, un héritage de loser qui nous offrait un certain pedigree, une capacité à rire dans cette langue de tout ce qui nous était arrivé. »

Elle poursuit : « En grandissant bien sûr j’ai appris à parler d’autres langues. Plus solides, plus conquérantes et j’ai laissé mon yiddish s’endormir.

Je me suis sentie suffisamment en sécurité et je me suis convaincue qu’à nous, évidemment, cela n’arriverait pas. J’ai imaginé que pour ma génération, à l’abri des menaces, cette langue serait moins pertinente. Les trompettes du « oy a brokh’ » resteraient silencieuses ou presque. Et si ça se trouve, mes enfants ne les entendraient plus du tout résonner. Bref je me suis raconté des histoires. »

Et elle raconte justement une histoire, une histoire yiddish bien sûr :

« L’histoire de deux juifs qui ont traversé ensemble bien des épreuves et des tragédies. Et puis la vie les a séparés. Ils se sont perdus de vue pendant des dizaines d’années. Jusqu’à ce que miraculeusement ils se retrouvent un jour totalement par hasard. Le premier dit à l’autre :

– Je suis tellement heureux de te revoir, Moishé. Mais dis-moi, que deviens tu ? Comment ça va ?

Sans trop y réfléchir, Moishé répond : bien !

– Mais sérieusement, Moishé, dis-m ’en davantage : Comment ça va ? en deux mots…

– En deux mots ?… Pas bien ! »

Bien… Pas bien. Cette histoire, évidemment, c’est la mienne. Depuis le 7 octobre 2023, je suis Moishé, moi et beaucoup d’autres. (…)

On me demande : – Comment ça va ?

Je sais bien que mon interlocuteur, par cette question banale, ne me veut rien de mal, et parfois même, juste du bien. Il m’interroge avec bienveillance ou naïveté, et il cherche à établir un lien, sans percevoir l’acuité de ma douleur.

« Bien », je lui rétorque et au suivant je dis « Pas bien ! »

 

II – Conversation avec mes grands-parents

Elle sait que cette conversation n’aurait jamais pu avoir lieu dans la réalité : « Mon grand-père juif français sauvé par les non-juifs et ma grand-mère juive apatride pas du tout sauvée par des non juifs … ne se seraient jamais parlé ainsi. » Son grand-père paternel était agrégé de lettres, amoureux de la grammaire, du style et de la littérature française. Sa grand-mère maternelle, originaire des Carpates n’a jamais parlé le français correctement. L’un lui demandait de ne pas parler yiddish, l’autre ne savait que parler yiddish.

De sa grand-mère, elle ne connaît pas le passé : « je devinais qu’une catastrophe l’avait rendue muette… comme je savais parfaitement que toute question sur cette catastrophe m’était interdite. » Elle la fait dialoguer avec son grand-père, deux expériences différentes d’être juif. Delphine H est elle-même divisée entre les deux : d’un côté l’assimilation au risque d’oublier ses racines, de l’autre l’attachement aux racines parce que rien d’autre n’est sûr.

« Quand grand-père parlait de la France, glorieuse et résistante, il en offrait un récit de gratitude éternelle. Il devenait alors le parfait juif français, celui qu’on appelait jusque récemment un israélite. L’israélite est un patriote dont le judaïsme est affaire de discrétion absolue, et de pratique exclusivement domestique. Mon grand-père fut ce marrane de la République, un juif parfaitement assimilé, comme on en fait plus. Dommage diront certains. Personnellement, je n’en suis pas si sûre. La pratique juive des israélites, si discrète, presque invisible, cachait sans doute une peur profonde, la crainte de n’être jamais l’épouse légitime d’un pays adoré, de rester pour toujours sa maitresse clandestine, celle qu’on renie forcément un jour pour mettre à l’abri son foyer. La dette à la patrie abritait un peu de ce doute existentiel. Cette gratitude extrême était le vêtement flamboyant qui drape avec beaucoup d’élégance des angoisses et des douleurs bien juives : la peur de ne pas être aimé autant qu’on aime. ”

III – Conversation avec la paranoïa juive

La conversation fictive entre les grands-parents trouve un écho dans la réalité :

« Depuis le 7 octobre 2023, autour de moi, le monde se remplit de gens qui mènent, à peu près, la même conversation que la mienne, avec leurs parents vivants ou leurs grands-parents morts. Se multiplient des dialogues, conscients ou refoulés, avec les générations passées. Ça surgit dans les têtes et dans les rêves, dans les synagogues ou même sur des divans de psychanalystes. Ça parasite des pensées en pleine journée ou ça hante des cauchemars, nuit après nuit. Et moi je, je passe un temps fou à écouter des récits qui font écho les uns aux autres, des résidus de traumatismes hérités.

-“Madame le rabbin, j’ai besoin de vous parler” , me disent-ils…

– “Mon père/mon grand-père (au choix) me disait toujours : “ça reviendra et ne t’imagine pas que t’es à l’abri de la catastrophe…” Moi bien sûr, je n’y ai jamais cru. Vous pensez qu’en fait il avaitraison ? »

Ou alors :

– “Ma mère/ma grand-mère (au choix) me disait toujours : “Ne t’inquiète pas, le monde a compris maintenant. Tu peux être tranquille.” Vous croyez qu’elle avait tort ? Vous pensez qu’elle m’a menti ? ”

On lui confie aussi d’autres dialogues, bien actuels :

“Là, la police toque à la porte de mon appartement et elle me dit : “Et si vous enleviez tout de suitel la Mezouza qui est accrochée là ? Et euh… sinon, y a pas moyen de changer votre nom sur la boîte aux lettres ? Ça ne prendrait pas plus de dix minutes et ça rassurerait beaucoup vos voisins.”

J’écoute et je tais évidemment mes propres conversations, celles que j’ai avec mes enfants bienvivants ou avec mes grands-parents tout à fait morts. Je ne raconte surtout pas la visite de la police chez moi, ni leur suggestion d’utiliser dorénavant des pseudos pour réserver un taxi ou une table au restaurant. »

Elle rapporte ses propres angoisses, “Je ne leur dis pas à quel point je suis devenue paranoïaque, ni de quelle manière j’ai fini par voir des “juifs” partout. Pas des gens “juifs”, mais le mot “juif”. Depuis le 7 octobre, s’est renforcé chez moi un étrange phénomène hallucinatoire, à la fois visuel et auditif.

(…) C’est grotesque, je sais. Pourtant je ne suis pas la seule à souffrir de cette pathologie hallucinatoire. Des amis m’en parlent, eux aussi. Et je sais que bien des générations passées ont manifesté les mêmes symptômes : des auteurs, des intellectuels, des poètes. Albert Cohen, par exemple, le raconte dans son livre autobiographique O vous, frères humains. Il témoigne de ce jour anniversaire de ses 10 ans, où un camelot sur un marché l’a traité de “sale youpin” et il reconnaît ce fut que l’impact de cette insulte sur sa vie : “ depuis ce jour du camelot je n’ai pas pu prendre un journal sans immédiatement repérer le mot qui dit ce que je suis, immédiatement, du premier coup d’œil. Et je repère même le mot qui ressemble au terriblement mot douloureux et beau, je repère immédiatement suif et juif et en anglais je repère immédiatement few, dew, jewel. Assez. »

Assez, écrit Cohen qui sait bien que ce ne sera jamais assez. Ni pour lui, ni pour les autres. Cette hallucination paranoïaque fera encore et encore retour dans nos vies. Elle reviendra tout simplement parce que ce qui la déclenche ne disparaîtra jamais. (…)

Celui qui n’est pas héritier de cette peur ne peut comprendre ce qu’elle convoque, ni ce qu’elle provoque. ”

Elle est aussi témoin de cette incompréhension au sein de couples mixtes, y compris chez des gens qui dit-elle “se sentaient si peu juifs”.

Elle conclut : “Voilà. Le constat est sans appel. La peur s’est réveillée en même temps que tous nos fantômes. (…) Ça nous oblige à revisiter tous les récits qui nous ont construits, à déconstruire des légendes familiales, des narratifs à l’ombre desquels on s’est si longtemps abrité. »

Et donc elle relit l’histoire de sa famille, elle confie : “J’ai toujours su que je grandissais à l’ombre de deux histoires que tout oppose, à cheval sur deux récits inconciliables. Sur la faille, entre ces deux mondes, j’ai tenté de trouver ma place, et j’ai cherché des atouts pour ne trahir ni les uns ni les autres.

Je comprends aujourd’hui que pendant toutes ces années, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour faire résonner plus fort la première voix, celle de la confiance, pour qu’elle l’emporte sur la seconde, celle du désespoir.

J’ai construit des ponts et à mon tour, ouvert des écluses. J’ai écrit des livres, et tenu des paroles d’ouverture, et j’ai fait de mon monde, y compris de mon judaïsme, le lieu de toutes les rencontres, le terreau de tous les dialogues avec l’autre.

Mais… Mais… Voilà que depuis quelques semaines, Mémé a repris de la vigueur. »

Et Mémé se met à chanter, non pas une berceuse yiddish, mais un refrain de Claude François “Donna donna donna donna…” puis elle passe au yiddish avec la complainte d’un petit veau ligoté au fond d’une carriole qui le conduit à “Pitchipoï, le terminus de toutes les carrioles”.

Et dans son dialogue imaginaire, Delphine H interroge sa grand-mère : “Pourquoi les paysans n’arrêtent jamais la carriole ? Tu crois qu’il n’y a jamais personne dans l’histoire pour sauver les petits veaux ? » et la grand-mère de répondre : “il y a quelqu’un qui peut sauver le petit veau, c’est donna donna donna.”

et elle explique :

– On ne sait pas s’il existe. On ne sait même pas s’il entend nos prières. SI ça se trouve il ne répond pas parce qu’il ne parle pas le yiddish, ce shmok ! (…)

– De DIeu ? Tu parles de DIeu, Mémé ?

– Mais non. Ça, c’est les goys qui l’appellent comme ça, ceux qui croient en lui… Nous les yids, les jyifs, on lui donne toujours un autre nom. Parfois on l’appelle ADONAI, mais comme on est un peu intime avec lui et que ça fait très longtemps qu’on lui parle et qu’il s’en fout, alors on lui donne des petits noms mignons. “

Et la grand-mère chantonne “Adonai adonai… ” et explique : “la chanson en yiddish (…) elle dit que personne ne viendra sauver le petit veau. (….) C’est sûr, Dieu pourrait le sauver. (…) Mais si Dieu intervenait dans l’histoire, ça se saurait, non ?”

Mémé a continué à chantonner en yiddish et moi je me suis concentrée très fort pour ne pas pleurer. (…) Tout faire pour que ne lâchent pas les digues du monde, celles qui empêchent le chagrin de nous engloutir. »

 

IV – Conversation avec Claude François

Ce chapitre est court, petite pause avant le chapitre suivant plus difficile.

Avant Claude François, c’est son grand-père que DH convoque : il explique doctement une particularité de la grammaire hébraïque : le « crochet renversant ». C’est une lettre, VAV, qui placée avant un verbe en inverse la temporalité : le futur devient un passé et vice-versa. Et c’est la grand- mère qui en décrypte la portée : « la grammaire de l’hébreu, elle dit qu’il y a un lien entre ce qu’on a vécu dans le passé et ce qui se passe aujourd’hui. » et de revenir à Claude François : « c’est là qu’il dit en sautillant : « et ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens »… Ah ah ah, tu vois bien  qu’il parle de l’antisémitisme. Tu crois qu’il s’en va, mais toujours il revient ».

 

V – Conversation avec les antiracistes.

… Mais Il est encore beaucoup question d’antisémitisme. Selon Delphine H, la haine antisémite « n’est pas faite comme les autres. La preuve si vous êtes raciste, si vous haïssez par exemple les Noirs, les Chinois, les roux ou les haltérophiles, c’est immonde et pitoyable. Mais cette haine-là ne vous donnera à priori aucune explication du monde. Elle ne vous permettra pas de comprendre ses crises, son empoisonnement ou sa déliquescence. Elle ne résoudra aucun de vos doutes existentiels. Alors que l’antisémitisme a des arguments publicitaires beaucoup plus puissants et c’est pour cela qu’il se vend bien : « approchez messieurs-dames (…) En haïssant les juifs, vous détiendrez une solution à tous les malheurs de la planète, ainsi qu’un détachant hyper-efficace pour se débarrasser de toute responsabilité personnelle, et pour en charger un autre. Grâce à cette haine gratuite ou presque, vous gagnerez instantanément un savoir en économie mondiale, en géopolitique et même parfois une expertise virologique très fiable. Vous comprendrez pourquoi le marché s’effondre, la banque Rothschild tire les ficelles des lobbies mondiaux, les médias confisquent la vérité et le COVID se propage. Surtout vous saurez à qui profite le crime. »

Elle cite à nouveau le camelot qui a insulté Albert Cohen (2) le jour de ses 10 ans en lui disant : « sale youpin… ça roule sur l’or et ça fume de gros cigares pendant que nous on se met la ceinture, pas vrai messieurs dames ? tu peux filer on t’a assez vu, tu n’es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici (…)

Allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va voir un peu à Jérusalem si j’y suis »

Elle remarque au passage qu’au temps de Cohen, on disait aux juifs d’aller à Jérusalem et que maintenant on leur dit plutôt d’en partir.

Elle distingue aussi une évolution récente : racisme et antisémitisme étaient souvent liés, et combattus ensemble.

« Aujourd’hui paradoxalement c’est souvent au nom de son antiracisme qu’il (le camelot antisémite) harangue le chaland. Sur son stand il y a de la défense de la veuve et de l’orphelin en pagaille, du souci du pauvre et défavorisé et c’est cette haute conscience du destin des malheureux qui l’autorise à haïr en toute légalité et dignité, à cracher au visage d’un enfant juif (…) « Mais ça n’a rien à voir, crient les bonnes âmes. C’est juste antisioniste, on n’en veut pas aux enfants juifs mais juste aux enfants israéliens » Ah, ça va, alors, ceux-là sont forcément coupables… »

Elle insiste : « Le racisme et l’antisémitisme doivent et devront toujours être combattus avec la même vigueur. Tolérer l’un au nom de l’autre est une infamie. »

Mais elle pense cependant qu’il s’agit de deux structures mentales différentes :

« Prenez le raciste, par exemple il dit généralement : « Je ne suis plus ou mieux que toi. Car tu n’as ni la bonne nationalité ni la bonne culture. Ta civilisation n’est pas à la hauteur de la mienne. »

L’antisémite exprime lui quelque chose d’un peu différent. Sous la forme d’une question il demande au juif : « Pourquoi es-tu là où j’aurais dû être ? Pourquoi as-tu ce que j’aurais dû avoir ? Accès au pouvoir, à l’argent, à la terre, à la chance… (…) Là où le raciste souffre d’un complexe de supériorité lui se vit au contraire comme un amoindri, un amputé. «

Quittant les définitions un peu générales, elle revient à la situation post 7 octobre : « je me souviens d’un temps (…) où pour beaucoup d’entre nous il était clair que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne faisait qu’un. (…) Mais je me sens étrangement beaucoup plus seule aujourd’hui.

Il y a tant de gens autour de nous qui sont persuadés que la mobilisation aux côtés des uns revient à manquer d’empathie pour les autres. »

C’est ce qu’elle a douloureusement expérimenté dans les manifestations contre l’antisémitisme auxquelles certains de ses « amis » se sont abstenu de venir, avec de « bonnes raisons » que ne comprend pas DH. Elle poursuit : « Aujourd’hui la haine contre les juifs s’alimente, de façon paradoxale, de l’antiracisme affiché. On fait un raccourci génial : soyons du côté des faibles, des victimes et des vulnérables. Le problème est que dans le catalogue des faibles, il y a beaucoup de monde… mais les juifs n’apparaissent nulle part. (…)

C’est comme si, même blessés ou morts, ils restaient riches et puissants. »

 

V I – Conversation avec Rose

Ce chapitre est d’une autre tonalité, il nous fait rencontrer DH dans son activité de rabbin, au chevet d’une mourante ou aux obsèques d’un ami.

Rose va bientôt mourir… Atteinte d’une maladie qui la laisse complétement paralysée, elle ne communique qu’avec un doigt qui tape sur un écran un message qui est ensuite prononcé par une voix synthétique, « une voix de GPS » pour DH. « Au départ, les rôles étaient clairs, chacune savait parfaitement jouer sa partition. Je demandais de ses nouvelles, je l’interrogeais sur le déroulement de sa semaine. Je m’inquiétais de son corps et de ses pensées. Bref, j’étais le rabbin et elle, la malade. Je faisais ce que j’ai souvent eu à faire : accompagner des mourants en tentant de placer la juste distance, celle que procure ma fonction. Elle dit à celui qui y fait appel : à travers moi, s’exprime une tradition bien plus grande que moi. Cette sagesse me précède et me survivra, et si elle vous parle en cet instant à travers mon corps, c’est qu’elle me traverse, comme elle vous a traversé. » Ainsi se noue et se poursuit le dialogue entre Rose et DH.

Et puis est arrivé le 7 octobre… DH précise : « Nous est arrivé » le 7 octobre. « La mort nous a percutées violemment, mais pas telle que nous l’attendions. L’histoire juive nous a rendu visite autrement, avec ses deuils et ses fantômes, et le sentiment de se prendre de plein fouet la réverbération du passé. Soudain il n’était plus question de la mort de Rose mais de celle d’un monde. Notre conversation a brusquement basculé. »

DH évoque alors l’accompagnement d’un autre mourant, Marc, un ami. Malgré sa douleur et sa grande proximité avec la famille de cet homme jeune, DH tient bon. « J’ai dû anesthésier un peu ma souffrance pour remplir ma fonction. » Mais à la fin des obsèques, un inconnu s’approche d’elle et lui murmure : « J’imagine que ça n’a pas dû être facile pour vous ! » Elle reçoit la phrase de cet inconnu en plein cœur : « En une phrase, on venait d’arracher mon costume, de soulever l’armure mentale qui me protégeait. »

Et elle revient au 7 octobre : « Après le 7 octobre, dans nos conversations hebdomadaires et dans tous les emails échangés avec Rose, s’est produit, sans que je m’y attende, un phénomène similaire. Rose m’a démasquée. »

La relation devient symétrique et le rabbin et la mourante sont alors selon les mots de DH « Humain vulnérable face à un humain vulnérable. « Femme que la mort visite » en conversation avec une « femme que la mort visite. »

Alors elle évoque le psaume 23, que dans la tradition juive on chante pour ceux qui souffrent. « On prête à ses mots un pouvoir presque magique. Ils disent : « Dussé-je traverser la vallée de la mort, je n’aurais pas peur, parce que tu serais avec moi. »

Et elle explique : « Selon la tradition, le « tu » de ce verset, qui marche à nos côtés dans les vallées du désespoir, n’est autre que le divin qu’on imagine nous accompagner dans la nuit terrifiée de notre solitude. Ces dernières semaines, en accompagnant Rose, il m’a semblé que nous murmurions continuellement ces mots l’une pour l’autre. Car dans la vallée de la mort qui nous entourait, aucune de nous n’était indemne et aucune de nous n’était seule. (…) Il me semble aujourd’hui que Rose et le 7 octobre ont fait de moi une autre femme peut-être ; un autre rabbin sûrement. »

 

VII – Conversation avec mes enfants.

On poursuit donc dans le registre de l’intime… avant de retrouver celui de la dénonciation de l’antisémitisme.

Quand arrive le 7 octobre, d’abord elle ne dit rien à ses enfants : « Je les ai laissés sur leurs écrans, en espérant que l’algorithme tiendrait à distance les images de la violence du monde. C’était idiot de ma part.

Parce que très vite, ils ont tout vu de ce que j’aurai voulu qu’ils ne voient pas. Et des questions sont arrivées. Mes enfants, chacun à sa manière, avec les mots de son âge, m’ont demandé de leur expliquer la même chose : Dis maman, pourquoi ça recommence ? Et pourquoi c’est à nous, les juifs, qu’on jette la première pierre ? »

Elle imagine alors pouvoir leur répondre par une série télé, qui s’appellerait « il était une fois… l’antisémitisme ». Elle nommerait le héros Schloumiel qui désigne en yiddish le malchanceux, le maladroit…. Schloumiel parcourt donc les siècles, accusé de tout et son contraire : il est trop riche, trop pauvre, haïssable quand il est errant et encore plus quand il revendique une terre… il a diffusé la peste et pourquoi pas le covid… « Hier il était la femme manipulatrice. Aujourd’hui il est l’homme dominateur. » DH raille les militantes féministes : « Voilà comment il devient vraiment compliqué pour les militantes féministes, les pauvres, de dénoncer les massacres du 7 octobre. Peut-être que les femmes violées, assassinées ou brûlée vives étaient un peu trop masculines pour être défendues. Peut-être que le féminin est aujourd’hui symboliquement du côté palestinien, même quand les terroristes se livrent à des crimes sexuels. » Elle poursuit son ironie acide – ou amère – envers les féministes.

Elle répond à une pseudo objection : « Mais qu’en est-il de la colonisation ? Du drame des Palestiniens ? N’est-il pas temps de reconnaître leur souffrance ? » me hurle-t-on, comme si je n’étais pas d’accord avec cela. Mais quel rapport ? La douleur et l’injustice dont ils sont victimes et qui exigent réparation font-elles de tous les Israéliens, sans distinction, et par extension de tous les juifs, des puissants ? Font-elles des assassins d’enfants, et des violeurs de femmes du Hamas, l’incarnation du sexe dit « faible » ?

J’ai beau depuis des années, appeler avec force à la reconnaissance des droits des Palestiniens et à une solution à deux Etats, rien n’y fera. Car au bout du compte, c’est précisément cette force qui me sera reprochée. Le signe de la puissance juive ! Encore elle.

Accuser les juifs d’être puissants est une constante de l’Histoire. Elle n’a pas attendu l’existence de l’Etat d’Israël, ni la conquête de territoires après 1967 pour être fantasmée. Nous sommes toujours perçus comme ceux qui ont ce que d’autres ne parviennent pas à avoir. »

Le chapitre se termine par une anecdote émouvante : son fils lui envoie une petite vidéo filmée par un copain au stade : DH y voit son fils faire une passe très habile, applaudi par ses amis… Mais ce qu’elle voir surtout, c’est : « au bout d’une chaine dorée, son étoile de David sortie du T-shirt dansait dans les airs à la vitesse de ses déplacements sur le terrain. »

Au retour du garçon, un dialogue s’engage entre la mère et le fils : « Tu sais ce que tu aurais de mieux à faire ? Retirer de ton cou ton étoile de David ; j’aimerai bien que tu l’enlèves, quelques jours ou quelques semaines seulement, juste le temps que les choses s’apaisent un peu ? Tu veux bien, dis ? » Mon fils m’a regardée droit dans les yeux, Il s’est approché de moi doucement et il m’a prise dans ses bras. Ensuite il a murmuré à mon oreille : « Pas question maman, je la garde. » Mon enfant m’a donné une leçon (…) Et je me suis sentie terrorisée, angoissée, bouleversée, mais incroyablement fière. »

 

VIII – Conversation avec ceux qui me font du bien.

Elle pense à ceux et celles qui lui font du bien, et avoue : « J’ai fini par comprendre combien j’avais besoin de m’entourer de gens qui se savent hantés. Des êtres qui accueillent les fantômes de leur histoire et les font parler dans ce qu’ils disent, écrivent, composent, chantent ou construisent. J’ai besoin de m’entourer de ceux qui savent ce qu’ils doivent à leurs revenants, et qui ne font pas comme si le passé était passé. »

Parmi ces interlocuteurs amicaux qui la « sauve de la noyade » elle site en premier Wajdi Mouawad.

« Lui est hanté par la guerre au Liban. Ses fantômes se sont installés dans sa vie pendant son enfance, au moment où sa famille comprenait qu’elle ne serait jamais installée nulle part. (…) Peu de gens parlent aussi bien des fantômes que lui. Ils rodent dans tout ce qu’il écrit et met en scène. (…) d’ailleurs ils le suivent partout, même quand il est loin du théâtre. (…)

Elle le rencontre dans un café, après le 7 octobre :

« Et c’est là qu’il m’a dit que parmi toutes les haines, il savait bien qu’il y en avait une très particulière, une sorte de haine fondamentale, une détestation des juifs qui est, de son point de vue, la mère de toutes les autres. Il m’a dit que ses parents avaient planté en lui beaucoup d’amour, de tendresse et d’affection, mais qu’ils avaient aussi semé sur sa terre intérieure les graines de la plante empoisonnée. Il m’a dit qu’il savait que cette végétation poussait en lui, prête à grandir et même à donner des fruits terrifiants. Mais il a ajouté qu’il avait décidé d’assécher le terrain : ne plus arroser, ni placer d’engrais sur ce marécage. (…) Ce qu’il disait était si puissant et courageux qu’il m’a semblé que tous les fantômes assis à table avec nous, les siens et les miens, et même ceux qui passaient par là par hasard, ont fait silence. »

Elle cite une autre rencontre, organisée par une journaliste, avec Kamel Daoud.(3) Elle se remémore tous les fantômes présents : « il y avait les siens venus d’Algérie, les miens venus d’Europe de l’Est, et ceux du Proche-Orient qui se débrouillent toujours pour prendre plus de place que les autres. Je me suis demandé dans quelles langues ils allaient tous pouvoir se parler, et si eux aussi céderaient à la compétition victimaire. « J’ai plus souffert que toi… » « Non, c’est moi… »

Kamel a pris la parole et les a tous fait taire, avec une éloquence à nulle autre pareille. Les douleurs de l’Algérie ensanglantée, les 200 000 morts de la décennie noire étaient bien là. Ils nous rappelaient qu’on parle finalement très peu d’eux. »

Il a aussi cité Mahmoud Darwich, poète palestinien, qui disait aux juifs : « Savez-vous pourquoi nous sommes célèbres nous autre palestinien ? Parce vous êtes nos ennemis (…) Si nous étions en guerre contre le Pakistan, personne n’aurait entendu parler de nous. »

Kamel Daoud a ensuite évoqué « Le rhinocéros », la pièce de Ionesco : « La rhinocérite aujourd’hui, c’est l’antisémitisme ambiant. »

Les rhinocéros renvoient DH au livre de la Genèse : au 6e jour, apparaissent les hommes et les animaux (les rhinocéros) et on peut se demander ce qui les différencie : la différence, c’est que l’homme seul est capable de nommer le monde. « Or donner des noms aux choses, écrit DH, c’est prendre en partie la responsabilité de ce qu’elles deviennent. Sans ce travail du langage, on est toujours un rhinocéros. Quand les mots n’ont plus de sens, le monde nous défigure. »

DH reprend sa réflexion pour tenter de comprendre « ce qui a rendu le juif détestable ou maudit, pour tant de penseurs chrétiens ou musulmans ». Pour elle, cette haine s’enracine dans le rapport à l’origine. « Comme il est complexe d’accepter qu’il y ait eu quelque chose avant soi ! » dit -elle. Les chrétiens ont affirmé pendant des siècles qu’ils étaient le « verus Israël » l’enfant chéri, fidèle au message originel, celui par qui passerait l’alliance dont les clauses avaient été renégociées dans un Nouveau Testament. (…) le juif premier-né, déicide et perfide, avait trahi la promesse ancestrale. …il faudra attendre Vatican II pour que s’écrive une autre histoire. » Quant aux musulmans, il leur fallut penser l’influence du judaïsme sur leur prophète…

« S’il y eut quelqu’un avant moi, que dois-je alors à celui qui m’a précédé et sans doute influencé ? Pourvu que je ne lui doive rien du tout… sinon je serai en dette. Et y a-t-il plus exaspérant que de se savoir endetté ? A oui, il y a le fait de ne pas être à l’origine de soi-même. (…) Une horreur. Parce qu’alors, s’il y eut un autre avant moi, plus rien n’est pur, et surtout pas le début. (…) On comprend évidemment combien cette idée a de quoi exaspérer les fondamentalistes, et toutes les orthodoxies confondues. Celles-ci s’érigent toujours sur le mythe de la pureté, des pratiques, des coutumes et surtout des origines. » (…) Quant aux juifs, « Le judaïsme aussi est en dette. Il est l’enfant de sa rencontre avec les Egyptiens, les Chaldéens, les Cananéens, les Perses, les Sumériens et tant d’autres. … Mais quelle aubaine, tous ceux-là ont disparu, ou presque ! »

Sa réflexion sur l’origine la conduit à « l’origine du monde », le tableau de Courbet. Elle s’interroge :

« Et si en fait le problème venait de là ? Moins dans la volonté de tuer le père que dans la haine de la mère, de la matrice du monde ? (…) Et si on reprochait précisément aux juifs d’être un trou dans les consciences, qu’on ne veut ni voir, ni connaître ? (…)

Puis elle revient à la Genèse : le calendrier juif est basé sur la lecture de la Genèse, « il y eut un soir, il y eut un matin » et il fait commencer le jour au coucher du soleil. « Voilà ce que les fondamentalistes et les haineux refuseront toujours d’accepter. Il y eut une nuit avant leur naissance et le jour avait déjà commencé avant eux. (…) Et ce refus de ce qui précède n’est pas sans lien avec leur haine de l’autre et surtout des juifs, ce trou noir de leur histoire. »

 

IX – Conversation avec Israël

DH nous apprend, et elle en semble elle-même étonnée, qu’elle prend des leçons de boxe, pour apaiser son stress. Et le chapitre est sous le signe de la boxe. Elle en reprend le « droite, gauche », qu’elle transpose dans le champ politique qui lui semble avoir changé de repères. Elle écrit

« L’esquive est partout et le langage se prend de sacrés uppercuts. Moi, par exemple, j’avais l’habitude, sur les réseaux sociaux, d’être une « sale gauchiste, trop libérale, qui manquait de respect aux traditions ». Je m’y étais faite. Et là, je ne comprends plus rien. L’arbitre a dû changer, parce que soudain je suis devenue une « raciste, sioniste, complice de génocide. » Elle laisse percevoir que ce n’est pas forcément facile à vivre, même avec une bonne dose d’humour.

Mais la boxe la conduit à un combat biblique : celui de Jacob. On connait l’histoire : Jacob a un frère jumeau, Ésaü. L’un a la peau lisse, il est doux, fragile, il est le préféré de sa mère, l’autre Esaü est roux, couvert de poils, il est fort, il n’a peur de rien. Jacob s’enfuit, mais alors qu’il se prépare à rentrer, il combat toute la nuit contre… un ange, un homme, un rêve ? Au matin, Jacob l’emporte, mais il est blessé à la hanche. Désormais il sera boiteux. Et son adversaire le bénit : « Dorénavant, tu ne t’appelleras plus Jacob mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et tu as vaincu. »

Et DH en conclut : « l’enfant fragile devient l’homme capable de vaincre, non parce que son corps est intact mais parce qu’il se sait abîmé. » Elle poursuit « toute l’histoire juive ou presque se joue entre des états et des identités. Pendant des millénaires, les juifs furent Jacob, fragiles et vulnérables, à la merci de tous les Etats de l’Histoire, qui les ont chassés ou assassinés, sur des terres où ils aspiraient à se poser. (…). Ils ont dû tenter de se défendre par d’autres moyens, en jouant sur les mots, les alliances ou les savoirs. (…) En 1948, un pays s’est érigé sur l’idée saugrenue et bouleversante d’un match retour. Un « plus jamais ça » qui ferait de Jacob, l’Israël en devenir. Son narratif serait celui d’un combat, non pour vaincre mais pour survivre, et c’est ce récit sacré qui accompagne depuis ses débuts le projet sioniste d’une souveraineté juive. »

Mais le 7 octobre, « il a semblé à beaucoup d’entre nous que le combat ancestral de la Genèse se rejouait, mais à rebours. Israël est soudain redevenu Jacob, en plongeant dans une nuit terrifiante. (…) Et ce pays à la hanche déboitée et au corps ravagé n’a pas été protégé par sa puissance militaire, économique ou stratégique. »

DH revient sur le sermon qu’elle avait prononcé devant sa communauté pour le Yom Kippour, le 24 septembre. « J’ai parlé, ce jour-là, du danger que court Israël chaque fois qu’il se sent infaillible, chaque fois qu’il se croit installé et pleinement légitime dans sa propriété ou son plein droit, chaque fois qu’il oublie le visage d’un autre qui lui fait face. Il piétine alors l’histoire juive et les leçons de la vulnérabilité. Devant toutes ma communauté réunie au jour le plus solennel de l’année juive, je pointais du doigt la politique du gouvernement israélien en place, son arrogance, et l’hubris de force et de puissance qu’il cultive, par la voix de certains ministres. (…) A mon sens le judaïsme n’est jamais affaire de puissance. Cela ne signifie nullement qu’il est condamné à la faiblesse, mais qu’il est fort d’une capacité constante à composer avec sa vulnérabilité. Il propose, comme Jacob qui devient Israël, de faire avec tout ce qui est bancal et de s’appuyer sur la faille pour en faire le lieu de sa résilience. De sa survie. (…)

Si Jacob ne devient pas Israël, alors il devient Esaü, un homme de la force qui ne connait qu’elle, et ne vit que par elle, un homme qui idolâtre la terre et soumet ses habitants. Moi petite juive de la diaspora, héritière des Jacob boiteux de l’Histoire, je regarde ce pays que j’aime, et je redoute par- dessus tout son « Esaü-isation. Je voudrais tant qu’il sorte de cette nuit autrement. Transformé par sa blessure. »

Je ne sais pas quel nom gagnera le vainqueur, ni même s’il y en aura un. Qu’aura-t-il appris de sa force ? Se sentira-t-il invincible, ce qui serait la pire chose qui puisse arriver ? Ou trouvera-t-il la sagesse, à partir de tout ce qui se sait brisé en lui, de construire une société juste ?

 

X – Conversation avec le Messie

DH reprend sa conversation, non pas avec le Messie, mais avec sa douleur, « ma douleur se nourrit de tous ses désespoirs, de ces deuils infinis d’Israël, de ces cris de mères palestiniennes, de toutes ces vies brisées dont il faudrait pouvoir raconter une à une l’histoire. Des salopards voudraient nous forcer à une surdité partielle, au nom du contexte, de mémoires sélectives ou de dettes identitaires. Il faudrait n’entendre que les voix qui hurlent d’un côté ou de l’autres. (…)

Elle sait qu’il n’existe pas de solution facile et immédiate, que le cessez-le-feu n’est pas une solution s’il ne préserve pas l’avenir des uns et des autres : « Comment assurer aux Israéliens qu’ils seront protégés demain contre une nouvelle attaque que le Hamas leur promet de mener ? Comment préserver les Palestiniens d’un leadership islamiste qui les empêchera toujours de s’émanciper ? Comment libérer la Palestine de ceux qui l’instrumentalise et la violentent, en affirmant précisément la défendre ? Comment sauver Israël d’un gouvernement en déliquescence politique et morale, qui se perçoit comme seul légitime et fidèle au judaïsme ? »

Elle se sait totalement impuissante, mais il est un domaine où elle veut résister et combattre, celui du langage : « Avec tant d’autres je cherche les mots, ceux qui diraient vraiment aux Palestiniens ET aux Israéliens que jamais leur douleur ne me laissera indifférente, que l’on peut et l’on doit pleurer avec les uns ET les autres. Mais le propre de la guerre est d’assassiner le langage. » Ce que dénonce ici encore DH c’est de réduire le langage à des slogans, des prises de positions manichéennes ou d’en déformer l’écoute, pour le caricaturer.

« Toutes les positions mesurées sont soudain prises en otage, » écrit-elle « Depuis le 7 octobre, je voudrais tant les retrouver. Mais le langage fait défaut… précisément parce qu’il inclut des « mais » qui nourrissent un peu plus la douleur des uns et des autres. »

Elle cite ces phrases articulées autour d’un « mais » : « Le 7 octobre furent commis des actes ignobles, MAIS… le sort des enfants de Gaza est terrible MAIS… »

« Tous les « mais » ne font que « piétiner les responsabilités des uns et des autres ». Dans cette réflexion sur le langage et la conjonction « mais » intervient la voix du grand-père grammairien, qui lui rappelle « Mais où est donc Ornicar ? » Et il lui demande : Qui est cet Ornicar attendu depuis si longtemps ? »

DH décide alors de nommer ainsi son espoir, son rêve de paix. « Je l’imagine, planqué quelque part. Tellement bien caché qu’il reste introuvable. (…) On le rend un peu plus introuvable encore, à chaque fois qu’on place des « mais » dans nos phrases, à chaque fois qu’on ne parvient plus à pleurer la douleur d’un autre, en nous tenant à ses côtés, tout simplement. En laissant tomber le contexte, juste le temps de la pleine empathie avec des Hommes. «

Mais où est donc Ornicar ?

 On l’attend, exactement comme on attend le Messie : en mettant soigneusement en place les conditions de sa non-venue. (…) Et plus on parle de lui, et moins on a de chances, évidemment, de le voir apparaitre. »

Et les discours eschatologiques fleurissent actuellement dans les religions monothéisme, les évangéliques soutiennent Israël pour hâter le retour du Messie, les juifs ultra-nationalistes sont prêts à reconstruire le Temple, l’Islam radical rêve du retour du Califat… « Tous menacent de mettre le monde à feu et à sang, au nom de leurs textes et de leurs croyances. Peu importe qu’ils puissent être lus et interprétés autrement. (…) A ce rythme-là, Ornicar n’est pas près de venir. Ceux qui prient pour sa venue sont clairement ceux qui la retardent le plus efficacement. »

Et DH explique au passage que Messie est un mot hébreu qui veut dire « oint » et elle ajoute l’apport de la tradition juive : « Mesiah’ signifie aussi en hébreu « être en conversation ». Le Messie est donc celui qui sait y prendre part, ou peut-être celui qui l’attend, cette conversation, celui qui viendra uniquement quand elle aura eu lieu. A défaut de parler, aucune rédemption n’est possible.

Et si tel était le précisément le défi qui nous est lancé aujourd’hui : celui de la relancer ? Trouver le chemin d’une conversation qui pourrait nous sauver, d’un dialogue que la guerre, la peur ou les certitudes ont interrompu. »

Elle conclut ce petit livre de « conversation » sur deux anagrammes : elle reprend le OY YAE qui ouvrait souvent la conversation dans sa famille et elle remarque que ce « Quel malheur » peut être l’anagramme de YEOVA, le nom de Dieu que les juifs refusent de prononcer. « C’est comme si l’expression profane de notre douleur abritait toujours une leçon de théologie ou de politique. La catastrophe raconte, littéralement, le divin inversé. Les lettres s’emmêlent, les mots perdent leur sens, même les plus sacrés, et alors la tragédie surgit. (…) Ce que l’on croyait sacré s’effondre et plus rien n’a de sens. (…) En inversant les lettres, la louange s’éclipse et le monstrueux apparaît. »

Le livre se clôt par la citation d’un poète palestinien et il s’était ouvert par celle d’un poète israélien. « Si ce livre ne devait servir qu’à une chose, j’aimerai que cela soit à permettre leur conversation ou à la poursuivre. L’un s’exprime en arabe et l’autre en hébreu. Quelle importance ? Ces deux termes (arabe et hébreu) sont (en hébreu) eux aussi de parfaites anagrammes. Ils s’écrivent très précisément avec les même lettres … un seul et même mot entrelacé. (…)

Dans les mots des deux poètes, » il n’y a pas de « mais » ni de haine éternelle. Il y a une invitation à un autre messianisme. Pas celui qui précipite la fin du monde et nous mène droit à la catastrophe, mais celui qui dit, au contraire qu’il existe un avenir pour ceux qui pensent à l’autre, pour ceux qui dialoguent les uns avec les autres, et avec l’Humanité en eux. »

 

1 Le Yiddish est une sorte de patois protéiforme, un jargon qui agglomère autant d’allemand que de russe ou d’hébreu, écrit DH2

2 Albert Cohen 1895 – 1981 l’auteur de Belle du Seigneur, Solal…

3   1970 Kamel Daoud naît à Mesra, au nord-ouest de l’Algérie.

      2014 Meursault, contre-enquête, inspiré de L’Etranger, d’Albert Camus, obtient le prix Goncourt du premier roman 2015.

      2023 Il s’installe en France. ; 2024 Houris, prix Goncourt

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
13 décembre 2024

Atelier de Lectures Oecuménique du 12 décembre 2024

 

 “Les chrétiens et la violence“

de Jean Lasserre, publié en 1965 (Editions Olivetan)

Présentation

 G. Bécheret

Les chrétiens et la violence

Jean Lasserre (1908-1983)

Jean Lasserre , né en 1908, entreprend des études théologiques à Paris entre 1926 et 1930. Il part pour une année d’études à New-york; il fait la connaissance de Dietrich Bonhoeffer avec lequel il se lie d’amitié. En 1934, il devient un pasteur de l’ERF dans les paroisses ouvrières comme Saint-Etienne après s’être vu refuser,  dans un premier temps, par le synode, la consécration du ministère pastoral: il avait pris la défense d’un objecteur de conscience alors incarcéré. 

En 1939, malgré ses idées pacifistes, il rejoint son régiment, la mort dans l’âme, « sachant très bien qu’(il) trahissai() (s)on Maître » et soutient la résistance..

A la Libération, il accepte d’être un avocat commis d’office pour la défense des collaborateurs: il réussira à en sauver un de la mort mais sera contraint d’assister à l’exécution des autres : ce sera pour lui un épreuve extrême et une expérience décisive dan son combat contre toutes les violences, notamment  contre la peine de mort.

En 1953, Jean Lasserre a 45 ans. Il publie un premier livre de théologie de la paix « La guerre et  l’Evangile »  qui va « réveiller » beaucoup de chrétiens indifférents, passifs, fatalistes face aux bruits de guerre. Il y défend la thèse de « l’objection de conscience »

En 1957, il renvoie son livret militaire comme 6 autres pasteurs surtout pour appuyer le projet de statut légal des objecteurs de conscience .

Toute sa vie est orienté vers l’action civique non-violente: En 1961, il soutient par un jeûn les réfractaires à la guerre d’Algérie et devient secrétaire du Mouvement International de la Réconciliation dans la lutte contre la guerre d’Algérie et dans le combat contre la torture.

A partir de sa retraite, il organise des rencontres annuelles d’études théologiques sur le thème «  Théologie et non-violence ».

En 1965, une sélection de ses conférences donne naissance à son deuxième livre « Les chrétiens et la violence »

Dans sa préface, Frédéric Rognon écrit:

Ce livre reste partiellement marqué par son époque: la seconde guerre mondiale, les guerres d’Indochine et d’Algérie sont encore proches ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Bien des paramètres ont changé : l’abolition de la peine de mort et de la conscription en France, l’implosion de L’Union Soviétique, et la fin de la guerre froide, les conflits militaires menés par les Etats conte des organisations terroristes  internationales….

Ce livre est très dense. Je ne l’ai pas entièrement résumé mais ai choisi quelques chapitres qui peuvent nous interpeller actuellement.(*1)

Dans son prologue, Jean Lasserre explique qu’Il  se limitera à la question de la violence physique dont le geste de Caïn est bien le type élémentaire de la violence commise sur l’être humain et à la position de l’Eglise qui dit depuis 15 siècles qu’il est honorable d’être à la fois soldat et chrétien.

 

L’ouvrage est divisé en 3 parties:

 

la 1ère partie  s’intitule « L’ÉVANGILE ET LA VIOLENCE »,

 divisée en 4 chapitres .

Ce sera la partie la plus importante de mon exposé:

 

1er chapitre: Jésus était-il le Prince de la paix?

Jésus, à travers les prophéties messianiques de l’Ancien-Testament, est annoncé comme celui qui détruirait la guerre et ramènerait la paix mais pourquoi ne trouvons-nous aujourd’hui aucun accomplissement des prophéties de paix? 

Lorsqu’on parcourt le Nouveau Testament, nous retrouvons un écho fidèle des prophéties: les anges de la nuit de Noël chantent « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée! » (Luc 2. 14), ou bien Jésus dit »je vous donne ma paix » (Jean 14. 27); ce n’est pas seulement la paix de Dieu mais la paix avec les frères.  En mourant, Jésus dit : »tout est accompli »  .  Jésus est  mort en croyant et en proclamant qu’il avait tout parachevé, y compris la paix de Dieu . Se serait-il trompé, lui aussi?

Les écrivains chrétiens des 3 premiers siècles affirment que les prophéties  de l’ Ancien-Testament sont réalisés; Certes, il y aura toujours des guerres jusqu’à la fin de ce monde; mais ce sont les païens qui les font et qui, en les faisant, montrent qu’ils sont païens. Or les disciples de Jésus sont appelés à être les témoins, les signes et les artisans de la paix du Christ. 

Pourquoi les chrétiens n’ont ils pas continué sur la lancée des premiers chrétiens? car, la paix semble un rêve plus que jamais irréalisable. 

Pourquoi les chrétiens n’ont ils pas incarné efficacement la paix du Christ parmi les hommes? croyons-nous vraiment que Jésus était le Prince de Paix?

 

Nous voici au 2 ème chapitre de la 1ère partie, Jésus et la violence

– Jésus a été victime de la violence pendant la Passion.

Puisque la foule a préféré à Jésus, Barabbas, homme de sang, résistant considéré comme terroriste, puisqu’elle lui a préféré César, empereur romain, distributeur de la peine de mort au non-violent qu’est Jésus; puisqu’elle lui a préféré Pilate, officier romain, le plus terrible ennemi du peuple juif: est-ce que la chrétienté, tout comme la foule de Jérusalem, ne continue pas de préférer, à la non-violence de Jésus, la soi-disant virilité des hommes de sang », des durs, des forts?

Et pourtant, ce sont deux hommes de sang qui ont les premiers, discerné dans la mort du Christ la victoire éternelle de Dieu vivant, la victoire finale de l’amour sur la haine, et de la violence sur la non-violence: le deuxième brigand dans Luc 23 v 42 et le centenier dans Marc 15.v39 ou Luc 23. v 47.

Enfin, dans quel groupe devrions-nous nous ranger en tant que chrétiens?

Dans celui qui dit comme Barabbas, Pilate et les prêtres de Jérusalem : »ta mort sera ma vie » ou dans celui qui dit, comme Jésus: « ma mort sera ta vie »?

Pour Jean Lasserre, Le vrai homme est celui qui, à l’image de Jésus, aime jusqu’au bout. Il devra être un non-violent à l’image du Maître

– Car Jésus n’a jamais été violent 

Jésus ne s’est jamais battu, n’a jamais répondu aux coups et aux injures, interdisant à ses compagnons de prendre les armes pour le protéger. Sa miséricorde n’exclut aucunement une grande vigueur spirituelle et une ardeur que l’on retrouve dans quelques discours ou apostrophes virulents (Mt 23). Il a invité ses disciples à le suivre sur ce chemin de douceur et de la patience.

Mais Jésus n’a t-il pas légitimé la violence?

Jean Lasserre  met en avant 4 textes du Nouveau Testament qu’on lui soumet pour neutraliser la condamnation que Jésus semble bien avoir portée sur la violence.

1er texte: Jean 2, v15 nous décrit le geste de Jésus chassant les marchands du Temple avec un fouet:

Ce récit est embarrassant pour les non-violents mais aussi pour ceux qui le prennent au sérieux.

Jean Lasserre nous livre les réflexions que tout un chacun pourrait émettre: 

1) Jésus a été fouetté ; 

mais l’horreur que nous inspire ce châtiment n’est-il pas atténué par la considération que lui-même a su se servir d’un fouet? 

2) S’il est normal de se servir d’un fouet pour chasser les animaux,

n’est-ce pas manquer de respect  que de s’en servir pour chasser des hommes? N’y a t-il aucun mépris dans le geste du Sauveur

3) Israël était une gérontocratie et le Temple était certainement rempli de vieillards.

Jésus qui avait 30 ans a t-il levé la main sur eux et n’a t -l pas respecté le 5ème commandement?

4) Les marchands avaient certainement obtenu le droit d’ installer leur commerce.

Pourquoi Jésus ne s’en est il pas pris aux autorités qui avaient accordé ce droit? n’a t -il pas été un peu injuste en frappant les marchands.?

Jésus n’a t-il pas contribué à créer du désordre par son geste perturbateur ?

5) Jésus aurait eu donc recours à la force contre des hommes pour une question de l’ordre spirituel.

N’aurait-il pas commis une confusion entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel, en mettant la force au service de la religion?

 

Comme toutes ces observations sont gênantes, Jean Lasserre va se tourner vers le texte original en grec: 

On n’y trouve justement pas la conjonction « ainsi que », laquelle implique que Jésus aurait chassé les marchands « ainsi que » les animaux.

Voici le texte grec original: 

« Et ayant fait un fouet avec des cordes, il chassa tous du Temple les brebis et les boeufs ». Les mots « les brebis et les boeufs » explicitent quels sont ces « tous » que Jésus a chassés. 

Jean Lasserre pense que sa traduction est la seule qui ne soit pas incohérente: La grammaire et le bon sens s’accordent pour exclure le prétendu usage du fouet pour chasser les commerçants.

2 ème texte : Matthieu 8, 5-13: La rencontre de Jésus avec le Centurion: 

Jésus n’a pas reproché au Centurion son métier de soldat: serait-ce l’ indice qu’il ne voyait pas de contradiction entre la condition de soldat et l’obéissance à la foi? Dans ce texte, au contraire, Jésus pratique la non-violence à l’égard d’un ennemi. Il approuve la foi de ce soldat mais rien ne permet de supposer qu’il aurait approuvé la profession de cet homme.

3 ème texte:  Marc 12, 13-17

« rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »

Jésus approuverait-il le partage entre les deux règnes temporel et spirituel?

Or, est-ce que tout n’est pas à Dieu? Ce qui est à César, c’est la pièce de monnaie. Mais tout le reste est à Dieu et surtout les hommes créés à son image.

Ainsi, Jésus ne justifie pas ce partage entre deux domaines dont Dieu n’aurait revendiqué qu’un seul.

4ème texte : Luc 22; 35-38

Jésus aurait il recommandé à ses disciples de s’acheter une épée? 

Pour Jean Lasserre , Jésus ne parle pas d’une épée réelle; il emploie une image. Jésus prévient ses disciples qu’ils vont vivre des moments difficiles et résister aux assauts du Malin ; comme toutes les images employées par Jésus, il ne faut pas les prendre à la lettre.

D’ailleurs pourquoi blâmer Pierre de s’être servi de son épée et de terminer en disant « tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Mt 26,52)

il est impensable que Jésus ait envoyé ses disciples à la mort.

Jean Lasserre conclut en affirmant que Jésus n’a ni pratiqué ni recommandé la violence.

 

Après avoir mentionné la fidélité des chrétiens des 3 premiers siècles, Jean Lasserre va exposer dans le 

3ème chapitre: l’hérésie constantinienne, le changement important opéré au cours du 4ème siècle dans le comportement de l’Eglise face à la violence meurtrière.

En quelques mots, voici ce qu’en dit Jean Lasserre:

Pendant les 3 premiers siècles, la règle était le refus du service militaire, et d’être un juge. 

3 raisons: 

– les cérémonies païennes rendues à des faux dieux, 

– l’immoralité qui règne dans l’armée (Luc 3. 14) 

– et le fait qu’un chrétien ne peut verser du sang humain. 

L’incompatibilité entre le métier d’armes et la foi chrétienne était alors clairement affirmée.

Dès le 4ème siècle, renversement complet:

Le métier de soldat est accepté par la masse des fidèles et ce sont les objecteurs de conscience qui vont être excommuniés de l’Eglise.

Jusqu’à l’époque de la rédaction de ce livre en 1965, les chrétiens vivaient sous l’ emprise de cette 2ème tradition. Cependant, il y a eu des objecteurs de conscience dans la plupart des pays chrétiens, Saint François d’Assise, les Mennonites dès 1793,  les Quakers, le curé d’Ars etc…

Alors pourquoi ce revirement?

Un fait historique: 

en 312, l’empereur Constantin se convertit.

en 313, il publie l’édit de Milan qui accorde la liberté religieuse et met fin aux persécutions des chrétiens.

en 314, l’empereur (notez le bien) convoque les évêques à un synode à Arles:  seront excommuniés « les soldats qui jettent leurs armes en temps de paix, ou qui se révoltent contre leurs chefs ».

La conséquence est très grave: la souveraineté du Christ est perdue.

Du crédo primitif « Jésus Christ est le Seigneur », on a substitué ce credo restrictif : Jésus Christ est notre Seigneur » c’est-à-dire de l’Église (et non de l’état), des chrétiens (et non des païens et des fonctionnaires de l’état)

D’où des déformations du message chrétien:

1) – sur le plan théologique, l’Église, la Tradition, la Papauté, la Vierge deviennent de grands seigneurs 

  – sur le plan éthique, ce sont César et son empire qui deviennent de grands seigneurs.

2) Désormais, dans la théologie chrétienne, l’état est conçu comme autonome par rapport à l’autorité du Christ;

3) il en résulte un dédoublement redoutable de la morale chrétienne: le chrétien obéit à Jésus Christ dans sa vie privée mais obéit à l’état dans sa vie civique. Ce dédoublement sert à justifier tous les crimes et toutes les violences que les chrétiens et les Églises elles-mêmes ont commis.

4) la théologie chrétienne introduit du coup de nouveaux principes: la fin justifie les moyens ou le principe d’efficacité.

5) dernière conséquence: c’est le dédoublement de la personnalité de la personne humaine: on passe de la moralité évangélique à la loi de la jungle

 

Puis, Jean Lasserre développe longuement le 

4ème chapitre:  le paganisme et la guerre 

Le propre de tous les paganismes est d’asservir l’homme aux tendances profondes de sa nature charnelle: tout l’art du paganisme consiste à exalter l’instinct combattif (dont il ne faut pas avoir honte), en le trompant par mille subterfuges: l’équipement, les galons, les médailles, les défilés et la phraséologie parlant de vertus, de grandeur et de gloire. Le dieu Mars se sert de tout pour alimenter et multiplier son triomphe et entraine tout dans son sillage, tout sauf Jésus-Christ  qui a vaincu ce paganisme là. 

Pour le dieu Mars, le plus cruel, le plus fort triomphe; 

Jésus-Christ lui espère que nous croirons dans la victoire de sa croix.

Que font les chrétiens? Ils servent Dieu et Mars chacun dans son domaine.

Pour Jean Lasserre, il faut que l’Eglise revienne à sa première tradition.

 

Nous abordons maintenant la 2ème partie intitulée 

« VRAIS ET FAUX RÉALISMES »

divisée en 5 chapitres

 

Dans le 1er chapitre, le chrétien et l’état, 

Jean Lasserre pose la question de la soumission aux autorités. Jusqu’où peut-on obéir?

 Pour Jean Lasserre, on ne peut obéir à l’état que dans la mesure où les ordres reçus de lui ne  paraissent pas contraires aux exigences de l’Ecriture, à ce qui est mal aux yeux de Dieu.

 

Mais le  2ème chapitre , l’état et la violence pose la question suivante:

Une société qui ne connaitrait aucun pouvoir de contrainte, ni aucun recours à la force, ne serait -elle pas vouée au chaos et à l’autodestruction? 

Pour Jean Lasserre, le pouvoir de la contrainte physique est indispensable dans une société tant qu’il ne dépasse pas une certaine limite d’intensité ou de violence; au-delà, cette contrainte ne protège pas la justice, mais l’injustice.

Alors où placer cette limite entre contrainte légitime et violence illégitime?

Pour Jean Lasserre, la limite à ne pas dépasser sur un curseur de 0 à 100 est 

entre 20 et 30. La limite est le respect de la personne humaine

A 40, c’est le passage à tabac

A 60, c’est la torture, qui pour la victime est un supplice. 

A 80, c’est la peine de mort

A 100, c’est la guerre.

 

Le 3ème chapitre est consacré entièrement à La peine de mort:

Nous avons vu combien Jean Lasserre a été marqué par l’épreuve d’assister à la mise à mort de collaborateurs de la dernière guerre.

Il se demande comment un chrétien pourrait-il parler de la peine de mort sans évoquer d’abord cette croix sur laquelle Jésus Christ a subi le châtiment suprême?

Jésus totalement séparé de son Père, « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné »?(Mt 27, 46)

Totalement séparé des hommes.

Pour Jean Lasserre, Jésus Christ s’est identifié à tous les condamnés à mort de l’histoire humaine depuis Abel.

Lorsque Jean Lasserre voit un condamné à mort, il discerne en lui la présence du Christ, dont l’agonie continue jusqu’à la fin du monde.

Comment les hommes ont-il osé faire mourir leur Sauveur?

Pilate a cédé à la pression de la foule et des grands-prêtre.

N’arrive-t-il pas aujourd’hui que la justice soit influencée par un groupe de pression, par la presse?

Dès que la justice se donne le droit d’infliger la peine capitale, elle franchit une limite. Dieu ne veut pas la mort du pêcheur mais qu’il se convertisse et vive (Ez 18.23)

Dans le passage de la femme adultère, Jésus confirme la légitimité de la peine de mort selon la loi de Moïse MAIS il la remet en question si celui qui la prononce n’est pas digne de le faire parce qu’il est lui-même pêcheur.

Seul Dieu est maître de la vie et de la mort.

Ainsi, la peine de mort est une anticipation insensée, un acte impie par lequel l’homme préjugeant  la décision du Maître, devance son retour et prend sa place de Juge; il nie le retour du Seigneur en gloire.

Pour Jean Lasserre, un chrétien qui consent ou participe à une exécution capitale, montre qu’il ne croit pas que Jésus a expié les péchés des hommes sur la croix.

 

Ensuite Jean Lasserre consacre le 4ème chapitre à La guerre.

dont il distingue 4 types :

1) la razzia,

2) la guerre nationale présentant 4 aspects:

  • affaire d’hommes (on ne s’attaque pas aux civils)
  • un front mobile entre 2 camps
  • une certaine moralité: pas de coups bas, tentatives d’humanisation avec la Croix Rouge
  • affaire religieuse avec autrefois la chevalerie du M-A et maintenant, l’aumônerie militaire

3) la guerre totale avec Guernica en 1937

  • civils attaqués
  • plus de front 
  • l’aspect religieux est étouffé par l’aspect industriel qui permettra à la puissance la plus pourvue de l’emporter.
  • moralité militaire disparait: instrument du pouvoir politique pour briser les grèves, les protestations populaires, ou neutraliser les « suspects ».

4) la guerre atomique depuis 1945

Jean Lasserre se demande quand une autorité spirituelle se dressera contre un gouvernement? Quand dira-t-elle « la guerre que tu mènes est injuste »? 

 

 

Enfin le 5ème et dernier chapitre « Pour une vraie défense nationale », développe ce pour quoi Jean Lasserre a milité.

La population doit se former à la non-violence, à la résistance passive, par des boycotts, par des grèves générales, des campagnes de désobéissance civile par vagues successives ; nous en connaissons des modèles: Gandhi, Martin Luther King…

Est-ce une utopie? 

Pour Jean Lasserre, c’est le vrai réalisme parce que c’est une conception qui prend Jésus-Christ au sérieux. Et la survie de l’humanité est à ce prix.

 

Enfin, Jean Lasserre termine par la 3ème et dernière partie intitulée : 

UNE RÉVISION DÉCHIRANTE

 

Il explique en 10 thèses Le fondement christologie du pacifisme tel qu’il a été décrit dans les Evangiles:

 

1) La morale chrétienne est une morale de l’action de grâces car le Christ m’a sauvée.     

Puis-je rendre grâce en tuant?

2)Elle est une morale de communion. la communion avec les frères est liée à la communion avec le Père du ciel.      

En tuant, je refuse mon amour à ceux que je tue et je me sépare de Jésus Christ.

3)L’obéissance du chrétien est une obéissance du dialogue: obéir à Jésus Christ, c’est un dialogue quotidien avec Lui , étant inspiré par l’Esprit Saint sur mes actes personnels ou dictés.       

Un chrétien peut-il oser affirmer que le Christ lui a commandé de tuer?

4)La morale chrétienne est non-violente:

si Jésus Christ a renoncé à la violence,    ne dois-je pas être à sa suite un non-violent? 

5)Elle est une morale de la victoire car le Christ est ressuscité, victoire sur le péché et la mort.    

La victoire des violents est le contraire d’une vraie victoire comme celle du Christ.

6)L’obéissance du chrétien est une obéissance au Roi, car le Christ est monté au ciel. Notre obéissance concerne toutes nos activités qui ne lui sont pas indifférentes.  

Si nous entrons dans le système de la violence, croyons-nous au Christ monté au ciel et à son règne sur le monde?

7)L’obéissance du chrétien est une obéissance dans l’Église car le Christ m’a implanté dans son corps qui est l’Église:   

 En tuant des chrétiens ou des incroyants, travaillons-nous à l’Évangélisation du monde ? ne saccageons nous pas l’unité du corps du Christ?

8)La morale selon l’Évangile est une morale de témoignage de la Bonne Nouvelle à travers nos engagements, car le Christ nous a envoyés.    

En pratiquant la violence, proclamons-nous la puissance ou l’impuissance du Christ? Ne sommes-nous pas alors les témoins de l’inutilité de Jésus-Christ

9)La morale chrétienne est une morale de l’espérance car le Christ reviendra pour juger les vivants et les morts.     

Ce n’est pas à l’homme de préjuger ce qui est l’ivraie et le bon blé.

10)La morale chrétienne est une morale de charité car le Christ nous a aimés pour que nous aimions les uns les autres.

 Or, la violence nous entraine dans une situation où il n’est plus possible d’aimer ses ennemis. 

 

Alors comment protéger les nôtres par des moyens autres que la violence?

Jean Lasserre propose la lutte non-violente, attitude évangélique qui n’est ni passive, ni lâche, qui n’abdique pas.

1)   Elle est fondée sur la discrimination entre le crime et le criminel: 

Jésus a toujours distingué le péché et le pêcheur.

2) Elle considère l’adversaire comme un homme avec lequel un dialogue est possible. 

Jésus nous en a donné des exemples

3)   Elle fait appel à la conscience de l’adversaire, 

comme Jésus en a fait appel dans ses rencontres avec la Samaritaine, Zachée….etc

4)  Elle implique nécessairement une désobéissance précise aux lois de l’adversaire sans le menacer. 

Jésus a pratique cette désobéissance non violente (le Sabbat), la fréquentation des gens impurs par la loi, de mauvaise vie.

5) Elle demande d’être prêt à supporter la souffrance sans l’infliger à ses adversaires: 

Jésus s’est offert en connaissance de cause aux dures épreuves qui l’attendaient

6)  Elle se déroule toujours sous le signe de la vérité, jamais par ruse: 

Jésus a dit »Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37); il a toujours agi dans ce climat de vérité transparente.

7)   Elle se vit dans l’humilité 

comme Jésus qui n’a pas chercher à écraser ses adversaires.(Jn 18.23, « si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? »

8) Elle consiste à aimer son adversaire comme Jésus l’a dit et a vécu.

(Lc 6. 28) « aimez-vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous outragent »

Pour Jean Lasserre, la non-violence est l’attitude la plus proche de l’Évangile.

 

Dans son dernier chapitre Jean Lasserre demande Une Nouvelle Réformation:

Le 20ème siècle est celui de l’oecuménisme dont Jean Lasserre se réjouit.  

Mais ce mouvement s’il veut être sérieux et aboutir à un authentique unité spirituelle des chrétiens, ne devrait-il pas déboucher sur un vrai pacifisme? sinon, la prétendue recherche de l’unité sonnera un peu faux .

Le 20ème siècle est aussi le siècle du retour à la Bible.

Mais ne faudra-t-il pas en venir à étudier enfin le problème de la participation du chrétien à la violence et à la guerre dans une perspective biblique, à la lumière des exigences de l’Ecriture?

 

Enfin, Jean Lasserre pense que le moment est venu pour les églises d’entreprendre une révision:

La première Réforme s’est bâtie autour du premier commandement, en proclamant « Sola scriptura, Sola gracia, Sola fixe, Sola Christus, Soli Deo gloria »

La Nouvelle Réformation devrait se construire autour du deuxième commandement en s’appuyant sur la redécouverte de la seigneurie de Jésus Christ sur la totalité de la vie humaine et la restauration de l’amour du prochain.

 

En conclusion, Jean Lasserre a contribué à son époque de façon essentielle à défendre la position des pacifistes chrétiens dans l’esprit des Béatitudes de Jésus, évangile de Matthieu 5, 9 « Heureux ceux qui procurent la paix car ils seront appelés fils de Dieu ».

 

 

 

(*1) : Les extraits du livre de Jean Lasserre apparaissent tous en italique

 

Dialogue fictif entre Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer

présenté à l’occasion de la conférence internationale de Church and Peace

à la  communauté de l’Arche de Lanza del Vasto qui a eu lieu du 19 au 22 mai 2011

en parallèle avec le Rassemblement Oecuménique International de Kingston en Jamaïque

par le pasteur Hans Häselbarth

 

 Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer
Deux témoins du message de la paix


Deux « Pères dans la foi » nous sont présentés ici, l’un français et l’autre allemand.
Ils ont fait connaissance dans les années trente du siècle dernier alors que tous deux étaient étudiants boursiers au « Union Theological Seminary », faculté de théologie protestante new-yorkaise. L’un des thèmes principaux de leur dialogue fut le Christianisme face à la question de la violence. Il est utile de comparer leurs réflexions d’alors avec les positionnements des chrétiens dans le dialogue actuel.

 

1.Éléments biographiques
(B) Jean, mon ami, quelle joie de te rencontrer aujourd’hui à l’Arche de Saint-Antoine. Nous avons vécu ensemble pas mal de choses intéressantes à l’époque, dans les années trente. Je pense à des conversations inoubliables jusque tard dans la nuit, à New York. Je ressentais une profonde unité entre nous qui étions tous deux théologiens européens. Le roman de Erich Maria Remarque « à l’Ouest rien de nouveau », écrit en 1929, a inspiré ces conversations, ainsi que le film si cruel tiré du livre que nous avons regardé ensemble et dont nous sommes ressortis très secoués. Je me souviens avoir essayé de te consoler sur le chemin du retour…

(L) A cette époque, nos convictions pacifistes se sont approfondies. Nous fûmes amenés à reconnaître que la foi devait avoir plus d’autorité que le vieux patriotisme, plus d’autorité que les paroles de la Marseillaise : « Allons enfants de la patrie… »

(B) Et plus d’autorité que ce que nous chantions : « Deutschland, Deutschland über alles », car c’est bien plutôt ceci que nous devrions chanter : « Guide nos pas sur le chemin de la Paix » (Richte unsere Füße auf dem Weg des Friedens, Mennonitisches
Gesangbuch numéro 481).

(L) En dehors de ces discussions, nous avons aussi vécu de très beaux moments ensemble. Te rappelles-tu nos aventures en route vers le Mexique dans cette bagnole toute brinquebalante? Et l’étonnement des étudiants à Viktoria, lorsqu’ils entendaient un Allemand et un Français leur parler d’une seule voix?

(B) Tu m’as pour la première fois entraîné de ma théologie luthérienne vers une théologie davantage pratique, me rendant attentif à l’importance d’une obéissance plus radicale au commandement d’amour. C’était pour moi comme une conversion qui alla bien plus loin que je ne le pensais au départ. Plus tard, lorsque j’étais en prison, j’ai vu en toi un véritable saint ! C’est toi qui as inspiré mon livre « Vivre en disciple – le Prix de la grâce ». J’ai appris à porter un regard nouveau sur le sermon sur la montagne. Oui, tu as éveillé en moi le désir de saisir toute l’actualité de la grâce divine.

(L) J’étais certainement inspiré par mes profs à Paris – par exemple par Wilfried Monod – qui m’avaient appris à aimer les Béatitudes et à les considérer comme le fondement même de l’Evangile. Quant à moi, à cette époque, j’étais plutôt timide et réservé, mais toi, tu m’as encouragé à venir avec toi, en 1934 à Fanö au Danemark à la conférence œcuménique des jeunes où tu as prononcé ton discours sur la paix.
Tu disais : « Il n’y a pas de paix possible sur la voie de la sécurité, car la paix est une audace, c’est une aventure qui ne va pas sans risques. La paix, c’est le contraire de la sécurité. Donner priorité à la « sécurité » signifie méfiance qui à son tour entraîne la guerre. » Mais à ce moment-là, bien peu nombreux étaient ceux qui comprenaient cette vérité ! Pour ma part, ce qui comptait, c’était l’idée que le corps du Christ, et même l’ensemble de la famille humaine, ne soit pas détruit par les idéologies nationalistes. Nous nous sommes engagés pour l’objection de conscience, ce qui à cette époque, était encore une idée scandaleuse. Nous affirmions aussi qu’aucune guerre ne devrait jamais être qualifiée de « sainte ».


(B) La même année, je t’ai rendu visite dans le bassin minier, à Bruay en Artois. Tu vivais parmi les ouvriers. Cela aussi a contribué pour moi à un approfondissement de la question sociale et confirmé mon vœu d’être au côté des ouvriers et des
pauvres dans mon travail pastoral.

(L) Et il y a eu enfin cette visite de ta part dans notre chalet familial des Houches dans la vallée de Chamonix où je passais mes vacances. Ce fut notre dernière rencontre. À la date du 17/18 août 1932 tu as écrit dans notre livre d’or : « Dietrich Bonhoeffer, de Berlin, remercie de tout cœur pour deux journées magnifiques et inoubliables passées au sein de la famille de son ami Jean, au fil desquels j’ai ressenti ce que l’on peut appeler une atmosphère de profonde communion ». 3 Puis la guerre a éclaté et nous ne nous sommes plus jamais revus. Avec l’aide d’un soldat allemand du nom de Heinrich Gellermann, j’ai encore essayé, en pleine guerre, de te faire parvenir un courrier … C’est avec gratitude, mon cher ami, que je me rappelle nos différentes rencontres!

2. Nos entretiens sur le thème du témoignage en faveur de la paix

(B) Tous les deux, nous représentons une éthique politique fondée sur le Christianisme. Oui, le Sermon sur la Montagne doit être normatif pour notre vie. C’est ce que j’ai essayé de souligner dans mon livre sur la vie de disciple. Il ne nous faut pas prendre au sérieux les choses « dernières » – le Royaume de Dieu – seulement, mais aussi les choses « avant-dernières », ce qui est utile à l’être humain aujourd’hui. Dans mon livre sur l’éthique je pars aussi de la conviction que nous Chrétiens
sommes en mesure de mettre en pratique la politique de l’Evangile même si par là-même nous faisons quelque chose d’extraordinaire, que le monde ne comprend pas vraiment.

(L) Nous ne pouvons accepter de dédoubler notre vie du point de vue moral, c’est-à-dire de faire une distinction entre vie privée et vie politique. Le Christ nous veut tout entiers et ce n’est que dans cette unité que nous sommes crédibles. Cela doit se manifester particulièrement dans notre refus rigoureux de la violence, de la guerre et de la vengeance. Nous croyons en Jésus-Christ, prince de la paix – même si, précisément dans ce domaine, nous lui avons été trop souvent infidèles. L’Eglise ne peut pas supprimer la violence, mais elle peut cesser de légitimer la violence et la guerre.

(B) Tu nous as présenté l’image de Jésus dans sa passion, « Ecce Homo », de manière si vivante et tu l’as comparée avec notre idéal de virilité et d’héroïsme.

(L) Jésus nous a donné l’exemple de la non-violence absolue. Dans le Nouveau Testament, il n’y a pas un seul message qui contredise cette affirmation, pas même Jean 2 verset 15 qui évoque la purification du temple. Jésus ayant fait un fouet avec des cordes chasse les animaux du temple, mais naturellement pas les personnes. Et lorsqu’avant son arrestation il recommande d’acheter des épées, il ne s’agit pas non plus d’un appel à la violence. Il faut comprendre cet ordre au sens figuré. Jésus veut dire : la crise est imminente ! Non, l’obéissance de Jésus au commandement d’amour était absolue! Et à nous non plus, rien d’autre n’est permis.

(B) Tu as mis en évidence que les chrétiens des trois premiers siècles prenaient la non-violence très au sérieux. J’ai été très frappé par la liste des professions que (1) ceux qui demandaient le baptême n’acceptaient pas à l’époque, comme par exemple le service militaire et la prostitution4. Tu parles aussi de « l’hérésie constantinienne », à partir du IVème siècle, lorsque le Christianisme est devenu religion d’Etat. C’est là que tu situes le déclin de l’Eglise. Ni toi ni moi ne sommes historiens, mais il me semble que sur ce thème tu as brossé un tableau sans nuance.
Il y a certainement eu dans l’empire romain influencé par le christianisme, des personnes qui ont mis leur foi en pratique tout en assumant des responsabilités dans différents domaines de la vie publique.

(L) Je ne veux pas le contester. Mon interprétation radicale s’applique seulement à la question de la violence. Et à cet égard, l’ordre de Jésus a été trahi parce que l’être humain s’est adapté, ce qui se produit aujourd’hui encore. Nos Eglises n’ont-elles pas besoin, sur ce point précis, d’une conversion, pour redécouvrir que le royaume du Christ est un et indivisible ?

(B) Tu veux dire que c’est sur ce point que se décide si nous sommes fidèles au premier commandement de Dieu, si nous suivons le dieu païen Mars ou le Père de notre Seigneur Jésus ? Je suis tout à fait d’accord avec toi sur ce point. Il ne s’agit
pas seulement de la question idéologique, des guerres dites « saintes », mais aussi d’intérêts économiques et de profits, d’exactions contre des civils, de blessures morales et de dérive vers la barbarie, de perte des repères moraux dans l’armée, il
s’agit de l’impossibilité fondamentale, pour un disciple du crucifié, de tuer.

(L) Notre génération a réfléchi intensément à la question de la relation entre l’Eglise et l’Etat. Nous devons nous garder d’adopter une attitude de fausse servilité, mais ne pas nous replier non plus sur nous-mêmes. Que veut dire « être soumis aux autorités supérieures » selon Romains 13 ? Nous voulons respecter la loi, chercher le bien de la cité et nous engager sans renoncer pour autant à notre esprit critique.
Mais il y a des situations où il nous faut suivre notre conscience, où il faut résister face à l’injustice, où nous avons l’obligation de faire office de sentinelle prophétique vis-à-vis de l’Etat. C’est alors que s’applique la phrase : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5,29).

(B) Il fallait s’opposer à la souffrance incommensurable infligée à tant d’êtres humains par le régime hitlérien inique. J’étais proche de ton pacifisme, comme tu le sais, mais j’ai vu qu’il fallait intervenir. Il fallait supprimer Hitler. C’est pourquoi je me suis joint au groupe de résistance de l’attentat du 20 juillet. Je n’ai pas poursuivi, à ce moment-là, l’option de la résistance non-violente. Il y avait pourtant des exemples dans les pays occupés par l’armée allemande et même en Allemagne, comme par exemple les protestations des femmes de la rue des Roses à Berlin. Je me suis joint au groupe d’officiers résistants, ce fut une décision personnelle que je pris en conscience et que je ne puis généraliser. Il fallait que j’ose l’action violente et que j’accepte l’idée du meurtre du tyran. Comme tu le sais, ce fut un échec. J’ai mis très consciemment ma vie en péril. Ne rien faire c’était aussi se rendre coupable. S’engager dans la résistance comme le faisaient mes amis chrétiens, c’était aussi se rendre coupable. Ai-je été en cela infidèle à l’évangile ? Je ne sais pas…
J’aurais sans doute dû poser la question de manière plus précise : « qu’aurait faitJésus dans ces circonstances » ?

(L) Cher Dietrich, je respecte ta dernière décision. Tu ne voulais pas rester passif face au mal. Pourtant, même s’il s’agit de défendre et de protéger le prochain, la patrie ou d’autres personnes qui sont menacées, la fin ne justifie pas les moyens. Il faut que je sache quels moyens correspondent au commandement d’amour. Je sais très bien que beaucoup de gens pensent que le pacifisme est une attitude étroite, rigide, voire légaliste. Mais Jésus et les apôtres n’hésitaient pas à donner des directives éthiques bien concrètes qui, à côté des influences culturelles, s’appliquent à nous aujourd’hui encore. Nous avons découvert dans l’Evangile que Jésus est le « oui » de Dieu à notre égard. Nous pouvons donc le remercier en obéissant à sa (2) parole. La violence et le meurtre ne peuvent être en aucun cas l’expression de cette reconnaissance !

(B) Je suis très touché par ton engagement inconditionnel et sans détour à la suite de Jésus qui me donne matière à réfléchir. J’aurais peut-être pris une autre décision si j’avais été élève de Gandhi. Tu te souviens qu’il m’avait invité et que je voulais aller lui rendre visite en Inde, et que ce projet ne s’était pas réalisé car on m’avait confié une autre tâche.

(L) Oui, à l’époque cela t’aurait aidé et nous tous aussi. Mais essayons donc de définir encore une fois ce qu’est pour nous la résistance non-violente. Ce n’est certainement ni une attitude passive, ni de la lâcheté, ni une fuite devant la souffrance.
Nous ne voulons pas capituler face à la violence, mais nous ne voulons pas non plus nous rendre complices de la violence. Nous devons mettre en œuvre d’autres moyens que ceux de l’adversaire qui est prêt à faire usage de la violence. Faut-il dans ce cas-là penser au boycott, à la grève, au sabotage ?

(B) Ce qui est important c’est de ne pas se plier aux lois de l’adversaire, de respecter l’oppresseur en tant qu’être humain, de ne pas porter atteinte à sa dignité, de chercher le dialogue avec lui en faisant appel publiquement à sa conscience. Une telle désobéissance civile doit faire honte et faire pression, sans infliger de souffrance aux oppresseurs et à ceux qui préconisent la violence. C’est moi qui dois être prêt à accepter la souffrance, comme Jésus l’a acceptée sur la croix. La non-violence n’est pas une stratégie mais une attitude spirituelle, le style de vie qui correspond le mieux à l’évangile. Mais cela aussi il nous faut l’apprendre et nous y exercer. A l’époque je n’avais pas poussé la réflexion jusque là. C’est toi qui l’as fait en tant que rédacteur des Cahiers de la Réconciliation dans les années d’après-guerre et en publiant ton livre « la guerre et l’évangile » en 1953. Je t’en remercie.

(L) Ce qui est resté incomplet dans notre vie, nos descendants spirituels vont le poursuivre et l’approfondir. Pour œuvrer à la paix, il nous faut encore faire beaucoup de démarches et beaucoup de découvertes. Mais nous devons arriver à la conclusion de notre dialogue. Tu nous dis encore une dernière parole ?

(B) Ma vie a été trop courte. J’étais en train de commencer à comprendre toute la radicalité du commandement d’amour de Jésus. J’ai eu en 1934 un moment de clarté prophétique : c’était à Fanö, une année après la prise du pouvoir par Hitler qui a
conduit à la seconde guerre mondiale et à la mort de 50 à 60 Millions de personnes.
J’avais 28 ans alors et j’ai prononcé une phrase dont je n’avais pas encore saisi tout le poids de vérité : « il faut que soit adressée à tous les peuples la bonne nouvelle de la paix car l’Eglise doit, au nom du Christ, retirer les armes des mains de ses fils et leur interdire de faire la guerre. » Nous avons dû apprendre dans la douleur que l’objection de conscience et la non-violence sont vraiment le chemin sur lequel nous pouvons témoigner d’une manière crédible de la paix de Dieu et du commandement de l’amour du prochain.

(L) Oui, il nous faut prendre l’Evangile totalement au sérieux, peu importe si nous nous rendons impopulaires et si nous perturbons le vieil équilibre entre l’Eglise et le monde. Nous ressentons tous la nécessité d’une nouvelle Réforme. La première Réforme s’est concentrée sur le premier commandement et a souligné l’autorité des Saintes Ecritures, la justification par la foi, le témoignage intérieur du Saint Esprit et le sacerdoce universel. La nouvelle Réforme devrait mettre au premier-plan le commandement d’amour et chercher enfin des moyens autres que les moyens militaires pour protéger ce qui a besoin de l’être. Nos Eglises seront-elles capables d’une telle volte-face ? Peuvent-elles témoigner publiquement d’une repentance aussi profonde ?

Nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous agenouiller et prier que le Saint Esprit touche toute la chrétienté. Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas sus- citer une nouvelle Réforme ? Il n’est pas trop tard, mais c’est bien urgent ! 

 

1 Tiré de la correspondance avec Christiane Lasserre, fille de Jean Lasserre

2 Hippolyte de Rome, dans la Didache

ALO: PRÉSENTATION DES LIVRES
8 novembre 2024

Atelier de Lectures Oecuménique du 7 novembre 2024

Le 7 novembre, Sylvaine Landrivon, docteur en théologie, catholique,  a présenté son avant-dernier livre:

” La PART DES FEMMES” ,

 

   le dernier étant, “Marie telle que vous ne l’avez jamais vue“, co-écrit avec Anne Soupa.

 

    Qu’elle soit remerciée pour avoir  autorisé la mise à la disposition de sa contribution à tous les membres de l’Atelier présents et à ceux qui n’ont pas pu venir.

 

Bonne lecture!

 

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